11 avril 2008
“Oubliez Mai 68 !” : grand entretien avec Daniel Cohn-Bendit
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Télérama - Publié le mercredi 26 mars 2008 | LE MONDE BOUGE | Tags : mai 68
Quarante ans plus tard, Dany le Rouge s’est changé en député vert au Parlement européen. Toujours libre, toujours irrécupérable, toujours un peu provocateur. S’il revient volontiers sur ce qui, pour lui, fut une révolution existentielle menée par une jeunesse en mal de liberté de parole, il prévient : “Discuter sans fin de Mai 68 est souvent une manière d’éviter de parler des problèmes d’aujourd’hui.” A bon entendeur…
Portrait: Patrick Swirc
Rien ne l'énerve plus que d'« être enfermé dans un cadre ». Et si
l'image de 68 lui colle à la peau, il demeure, de tous les anciens acteurs, le
plus libre par rapport à « l'héritage ». En 1968, il a 23 ans, il est citoyen
allemand et étudiant en sociologie à Nanterre, cette nouvelle faculté tout juste
implantée dans le no man's land de banlieue où s'entassent aussi les
bidonvilles. Avec ses amis anarchistes, il mène les deux combats qui seront les
plus emblématiques de la révolte étudiante : l'opposition à la guerre du Vietnam
et... la libération sexuelle. A sa suite, une jeunesse a voulu rompre avec la
France de la guerre, héroïque et résistante. Mai 68, mouvement à la fois
étudiant et ouvrier, culturel et politique, ne se réduit pas à l'itinéraire de
Daniel Cohn-Bendit. Il n'empêche : sa faconde, son ironie, sa joie surtout ont
signé pour longtemps l'esprit de Mai. Aujourd'hui coprésident du groupe Verts au
Parlement européen, il n'est ni nostalgique, ni repentant, et choisit de retenir
de Mai 68 ce qui le nourrit toujours, quarante ans plus tard : la liberté de
parole.
Nicolas Sarkozy appelle à « liquider » 68.
Vous répondez : « Oubliez Mai 68 ! » Pourquoi ?
Parce que
discuter sans fin sur Mai 68 est souvent une manière d'éviter de parler des
problèmes d'aujourd'hui. La France a mis deux siècles à se débarrasser des
débats sur la Révolution française et la Terreur, je ne voudrais pas que l'on
refasse 68 aussi longtemps ! Sarkozy a bien compris le bénéfice politique qu'il
peut en tirer : raviver le ciment anti-68 chez tous ceux qui en ont eu peur à
l'époque (les vieux catholiques traditionnels, l'extrême droite, les gaullistes
historiques...) lui permet de gagner contre la gauche. Il aurait pu ironiser sur
68 et ses contradictions - après tout, on se battait pour la liberté et on
défendait en même temps la révolution culturelle en Chine ! -, et tout le monde
aurait acquiescé. Au lieu de cela, il nous accuse de cynisme, alors qu'on était
tout sauf cyniques. Il nous rend responsables de la perte des valeurs ayant
abouti au scandale des parachutes dorés, puis s'en va dormir chez Vincent
Bolloré !
“Quand vous racontez aujourd'hui
qu'en 1965
une femme avait
besoin de l'autorisation de son mari
pour ouvrir un compte en banque,
les gens pensent que vous parlez de l'Ancien Régime
!”
Vous fallait-il ce recul de quarante ans pour affirmer la fin de
68 ?
Je le pense depuis longtemps et j'avais même décidé de me taire
pour ce quarantième anniversaire... jusqu'à la provocation du discours de
Sarkozy ! Au bout de quarante ans, tout le monde a bien compris que nous avons
changé d'époque. En 68, vous parliez de l'homosexualité et les trois quarts des
Français tombaient dans les pommes ! Quand vous racontez aujourd'hui qu'en 1965
une femme avait besoin de l'autorisation de son mari pour ouvrir un compte en
banque, les gens pensent que vous parlez de l'Ancien Régime ! Plus personne
n'arrive à imaginer à quoi ressemblaient les écoles, les usines... Oui,
celles-ci étaient organisées comme des casernes, et les sections syndicales
étaient interdites ! Plus personne ne se souvient combien la jeunesse de Mai 68
a débloqué la société française.
Mai 68 est-il un événement
aussi générationnel que cela ?
On m'a souvent reproché cette
explication générationnelle, au motif qu'elle refoulerait l'explication par
classes sociales. Mais même chez les ouvriers et les paysans, ce sont les jeunes
qui commencent la grève. Les adultes, qui dominent la société dans les années
68, se retrouvent partout face à une jeune génération qui leur dit : « La guerre
est finie. Nous voulons une autre société. » Politiquement, la révolte des
jeunes à Varsovie, en 68, n'a rien à voir avec celles de la France ou de
l'Allemagne. Nous sommes dans un pays communiste. Ce mouvement part d'une pièce
de théâtre interdite et réclame la liberté de parole et le droit d'avoir des
clubs de jazz. Mais cet anti-autoritarisme contre les sociétés communistes
bloquées en Pologne trouve son équivalent chez nous, même si nous rejetions le
jazz de papa pour le rock de Jimi Hendrix... Structurellement, il s'agit du même
mouvement, partout sur la planète.
Vous voyez 68 comme une
révolte existentielle, en somme !
Exactement ! La majorité des
manifestants voulaient prendre le pouvoir sur leur vie. Que ce soit à l'usine, à
la fac ou dans la vie privée et sexuelle... Le désir d'émancipation et de
liberté qui portait le mouvement n'avait aucun concept politique à sa
disposition pour le traduire. Nous, les libertaires, avions comme références le
Front populaire, la Catalogne libre, les conseils ouvriers... Mais nos mots
d'ordre étaient surréalistes, poétiques : « Soyez réalistes, demandez
l'impossible », « La bourgeoisie n'a qu'un plaisir, c'est de les détruire tous !
»
Et pourtant, ces slogans ne cessent d'être commentés
comme des programmes politiques. Comment l'expliquez-vous ?
Il est
troublant de voir ces phrases reprises au pied de la lettre. On oublie qu'« il
est interdit d'interdire » est une formule réversible, qui signifie aussi qu'il
est interdit d'interdire d'interdire ! Il faut être complètement coincé dans sa
tête pour prétendre que l'incivilité actuelle dans les collèges et les banlieues
vient d'un slogan de 68 : « Il est interdit d'interdire »...
“Pour moi, tout le symbole de 68
réside dans le slogan :
‘Nous sommes tous des Juifs allemands’.
C'était
une façon de liquider à la fois le mythe
d'une France résistante et la haine
de l'Allemand.”
La droite attaque Mai 68, mais, finalement, très peu de
personnalités de gauche s'en revendiquent...
Effectivement, à part
moi, les seuls à s'en réclamer sont à l'extrême gauche. Mais eux veulent «
réussir » Mai 68, c'est-à-dire faire la révolution que nous n'avons pas menée au
bout. C'est mal comprendre ce qui s'est passé, car, à part quelques groupes
politisés, personne ne voulait prendre le pouvoir. Il s'agissait de bien autre
chose. Pour moi, tout le symbole de 68 réside dans le slogan : « Nous sommes
tous des Juifs allemands », qui a été repris spontanément dans les
manifestations pour protester contre mon expulsion de France. Au-delà de ma
personne, c'était une façon de liquider à la fois le mythe d'une France
résistante et la haine de l'Allemand. Vingt-trois ans après la guerre, la France
pouvait crier cela, c'est extraordinaire !
Politiquement,
Mai 68 n'a donc pas d'héritiers ?
Comment voulez-vous réintégrer une
révolte existentielle dans un discours politique ? Voilà bien un héritage
impossible ! 1968 représente un mythe pour la gauche, mais un mythe dont elle ne
sait trop que faire. Car l'autoritarisme auquel s'est attaqué le mouvement était
autant celui du communisme que celui du gaullisme. L'idéologie totalitaire, la
légitimité du PCF, son passé glorieux dans la Résistance... : tout cela a volé
en éclats dès 1968. Regardez le comportement du PC et de la CGT pendant les
événements : ils ont combattu le mouvement puis ont retourné leur veste après
avoir vu que les usines se mobilisaient.
Quant aux socialistes, ils
n'existaient pas. Seul le PSU de Pierre Mendès France et de Michel Rocard était
en phase avec Mai 68. C'est précisément son apport qui a été liquidé par
François Mitterrand dans les années qui ont suivi.
Mai 81
achève Mai 68 ?
Oui, puisqu'il s'agit de la victoire du personnage
le plus anti-68 de la gauche, dans son itinéraire, sa personnalité et sa culture
! Mitterrand impose une version monarchique du socialisme qui n'a rien à voir
avec l'idéal libertaire. Le « changer la vie » des socialistes de 1981 est une
abstraction totale. Par un tour de passe-passe idéologique, il reprend
d'ailleurs les vieux tropismes de l'étatisme et du programme commun... Et
qu'est-ce que le « parler vrai » mitterrandien ? On proclame l'union de la
gauche, l'ouverture des carcans et, un an plus tard, place à l'austérité, à la
rigueur, à l'ordre. Bref, voilà tout le contraire de la libération de la parole
de 68 : à l'époque, on pouvait dire un peu n'importe quoi, mais au moins, on
disait les choses comme on les pensait.
Au fond, un personnage comme
Mitterrand correspond à un désir très fort dans la société française : elle veut
un roi ! C'est d'ailleurs ce que Sarkozy, en bon soixante-huitard contrarié, est
en train de manquer. Il désacralise le pouvoir et la fonction, incarne le «
jouir sans entraves ». Et il ne comprend pas que la France profonde, sa majorité
de droite en particulier, veut un vrai président. Pas un type qui ressemble à
n'importe quel patron.
“Les Verts sont gênés par un
comportement soixante-huitard,
qui appelle une société jouissive. Alors que
l'écologie aujourd'hui
défend le ‘non’ à la croissance et une relative
austérité dans les modes de vie.”
Finalement, à gauche, les Verts ne sont-ils pas les plus proches
de l'esprit de Mai 68 ?
Absolument, dans le sens d'une révolution
des consciences politiques, d'un questionnement existentiel.
Pourquoi ne s'en
réclament-ils pas, alors ? Beaucoup des « fondamentaux » de l'écologie politique
ont pourtant émergé dans la foulée de 68 : la pensée d'André Gorz, de Serge
Moscovici ou d'Edgar Morin, les expériences alternatives et les mobilisations
contre le nucléaire...
Les écologistes s'en réclament sans s'en réclamer. 68
n'est pas leur vécu – la plupart sont nés dans les années 60, ils ont pris tous
les coups de l'après-68 sans avoir goûté au miel du « pendant ». Et puis les
Verts sont gênés par un comportement soixante-huitard, qui appelle une société
jouissive. Alors que l'écologie aujourd'hui défend le « non » à la croissance et
une relative austérité dans les modes de vie. N'oublions pas non plus ces
mini-pouvoirs issus de 68 : les ex-maos, les « grands » penseurs qui occupent le
haut du pavé. L'écologie doit se faire une identité contre ces pouvoirs établis.
Mais partout où je vais, les gens trouvent naturel de relier Mai 68, les
mouvements alternatifs et l'écologie d'aujourd'hui.
Vous
semblez assez libre par rapport à l'héritage de 68. Est-ce dû au fait que vous
avez, par force, disparu de France ensuite ?
Avoir été expulsé m'a
sauvé la vie. Ce n'est pas simple de devenir un mythe, subitement, à 23 ans. Fin
mai 68, je suis à la fois en haut de l'affiche et nulle part. J'ai perdu tout
contact avec le sol ! Etre interdit de séjour en France m'a obligé à vivre. En
Allemagne, j'ai trouvé l'aventure qu'il me fallait. Je suis tombé amoureux, j'ai
refait ma vie. J'ai planté mes racines en passant par les communautés, les
mouvements alternatifs.
“Edgar Morin a raison... pas ceux
qui lui empruntent
n'importe comment ses théories : nous avons besoin
de
faire émerger une nouvelle civilisation.”
Vous définiriez-vous encore comme « libéral-libertaire », une
expression que vous avez souvent prise à votre compte ?
Non. Ce «
libéral-libertaire » était intuitif, je l'ai lancé lors de la campagne
européenne de 1999, pour couper court aux vieux débats idéologiques sur
l'étatisme ou l'autogestion collective. Libertaire, cela signifiait qu'il
fallait assumer l'évolution de la société contre l'autoritarisme, depuis 68.
Libéral me permettait de rappeler que nous avons remis à plat nos conceptions de
la démocratie en passant du « élections piège à cons » au « votez pour nous » !
Il s'agissait aussi de situer l'écologie hors de la question gauche-droite :
quand on est écolo, on combat aussi bien le productivisme de droite que celui de
gauche.
Ce débat sur la position libérale-libertaire a divisé la gauche et
traversé la droite. Il a connu son point culminant en 2004, avec la grande baffe
du « non » au traité constitutionnel européen. Brusquement, la France ne se
révélait pas du tout « libérale-libertaire » mais « républicano-autoritaire ».
Il faut dire que les évolutions de nos sociétés sont beaucoup plus lentes qu'on
ne le croit. L'Union européenne n'a que 50 ans. Ce n'est rien, rapporté à
l'histoire européenne. Combien de temps avons-nous mis, après la Révolution
française, pour comprendre l'importance de l'Etat-nation et dépasser les fiefs
seigneuriaux, les organisations locales ? Aujourd'hui, le marché impose un plus
grand espace encore. Voilà bien notre problème. Alors, avec la mondialisation, «
libéral-libertaire » n'est plus le bon slogan. Il faudrait trouver une formule
comme... « altermondialiste-marché régulé » ! Histoire de définir ce
projet utopique d'une régulation qui passe par les grandes organisations
internationales, l'ONU, l'OMC...
Vous vous sentez proche
des altermondialistes ?
Jusqu'à leur irruption dans le paysage, la
mondialisation était présentée comme une machine infernale, un processus
irréversible et incontrôlable. Mais les « alter » ont dit « stop : il faut qu'on
civilise cette machine ». Et ils ont réussi à remettre en question l'agenda de
la mondialisation. Alors, oui, je suis peut-être un « altermondialiste
civilisationnel ». Edgar Morin a raison... pas ceux qui lui empruntent n'importe
comment ses théories : nous avons besoin de faire émerger une nouvelle
civilisation. Il se trouve que les grands théoriciens qui nous permettent de
réfléchir aujourd'hui sont ceux qui avaient, dès juin 68, produit les meilleures
analyses du mouvement : Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, Edgar Morin, Alain
Touraine, André Gorz...
Alors, faut-il vraiment « oublier
68 » ? Si ceux qui nous aident à penser aujourd'hui sont ceux qui ont le mieux
compris 68...
Je dis ça pour qu'on cesse de m'accuser de nostalgie.
Et si on est prêt à se débarrasser du passé, alors on est libre. C'est un choix
sartrien : je choisis ce que je veux dans l'histoire, y compris dans la mienne.
Un peu comme si Mai 68 était une carrière. Il ne s'agit pas de prendre toute la
carrière, mais d'en choisir des pierres. Il y en a des belles, des cassées, des
tordues, des loufoques dont on n'a pas besoin, des solides sur lesquelles on
peut construire... Bref, il y a plusieurs héritages et tous sont possibles. Tout
de même, c'est drôle de voir que les communistes sont aujourd'hui les plus
accros à 68 !
“Les trotskistes ont failli me
casser la gueule à Nanterre,
parce qu'ils nous reprochaient, à nous autres
anars, de ne
pas prendre la mort du Che assez au sérieux
!”
Et les trotskistes de la Ligue communiste
révolutionnaire...
Effectivement, mais eux étaient là en 68 et ils y
sont toujours aussi attachés. Même s'ils n'y ont pas compris grand-chose.
D'ailleurs, qu'est-ce que Besancenot a sorti comme bouquin ? Une bio de Che
Guevara. Mais l'essence de la pensée révolutionnaire du Che, c'est l'homme
nouveau pour une nouvelle société. Ces idéologies ne produisent rien d'autre que
de la contrainte. Au nom d'un espoir d'une autre société, on défend les méthodes
les plus totalitaires.
Vous pensiez ça du Che en 68
?
Ça oui, alors ! Les trotskistes ont même failli me casser la
gueule à Nanterre, parce qu'ils nous reprochaient, à nous autres anars, de ne
pas prendre la mort du Che assez au sérieux ! Je n'ai jamais compris ce besoin
de se reconnaître dans des icônes révolutionnaires : Trotski, Che Guevara,
Lénine, Staline, Mao...
... et Cohn-Bendit ?
Je
n'ai jamais été une icône révolutionnaire ! Il est impossible de
m'instrumentaliser, parce que je suis contradictoire, irrécupérable. Ce qui
reste de moi, c'est : « Nous sommes tous des Juifs allemands. » Et le sourire.
Cela suffit à mon bonheur !
Et ce Dany rigolard de 68 est
tout de même devenu une icône. Quelle relation entretenez-vous avec cette image
?
Je l'aime beaucoup ! Mon fils a même mis la fameuse photo de
Gilles Caron en fond d'écran sur mes portables ! Cette expérience me définit
politiquement comme Franco-Allemand ad vitam aeternam. C'est là qu'est posé le
disque dur de ma vie. Il me suffit de continuer à travailler sur ce disque dur
et de le faire évoluer.
Propos recueillis par Catherine Portevin et Weronika Zarachowicz
Photos : Patrick Swirc/Corbis Outline
A LIRE : “Forget
68”, entretiens avec Stéphane Paoli et Jean Viard, éd. de l'Aube, 128
p., 12,90 € (à paraître le 3 avril).