07 mai 2008
Matthieu Ricard : "Après les JO, ce sera fichu, on ne parlera plus du Tibet"
Matthieu Ricard : "Après les JO, ce sera fichu, on ne parlera plus du Tibet"
Publié le mercredi 16 avril 2008 à 14h30 | LE MONDE BOUGE | Tags : dalaï lama tibet jeux olympiqueschine
Il aurait pu être généticien… mais il a préféré s'exiler sur les hauteurs de l'Himalaya, où il médite et se bat pour l'autonomie du Tibet. Ce proche du dalaï-lama (il traduit ses propos en français) raconte la répression chinoise et la résistance d'une culture obstinément pacifique. A écouter, dans quelques minutes, la suite de cet entretien.
Léa Crespi pour Télérama
Extraordinaire
destin que celui-là. Fils d'un philosophe (Jean-François Revel) et
d'une artiste peintre (Yahne Le Toumelin), Matthieu Ricard, né en 1946,
est tombé amoureux des contreforts de l'Himalaya à la fin des années
60. Quittant Paris et une première vie de scientifique à l'Institut
Pasteur (spécialisé en génétique cellulaire !), il part vivre au Népal
et au Bhoutan, où il étudie le bouddhisme tibétain auprès de deux
grands maîtres spirituels. Il devient moine en 1979.
En 1980, son maître Dilgo Khyentsé Rinpoché lui permet de rencontrer le
dalaï-lama, alors âgé de 45 ans. Neuf ans plus tard, celui-ci l'invite
à devenir son traducteur en français. Depuis, Matthieu Ricard sillonne
la planète dans l'entourage du plus haut chef spirituel du Tibet. Il
consacre le reste de son temps à son monastère au Népal, camp de base
de toutes ses aventures : photographe (il est l'auteur de plusieurs
ouvrages), animateur de projets humanitaires, il poursuit aussi un
important travail scientifique sur l'influence de l'entraînement de
l'esprit - via la méditation – sur la santé du cerveau. Ce fin
connaisseur de la cause tibétaine et intime du dalaï-lama se trouvait
au Népal lorsque, dès le 10 mars, des manifestants se soulèvent, à
Lhassa et dans plusieurs provinces tibétaines, contre l'occupation
chinoise.
Comment avez-vous vécu les événements de mars ?
D'aussi près qu'on peut l'être depuis que les journalistes ont été
contraints de quitter Lhassa, c'est-à-dire à travers le récit des
témoins. Au Népal, dans le monastère où je vis, chaque jour, des gens
qui ont de la famille au Tibet reçoivent des coups de fil les informant
de ce qui se passe. Untel apprend qu'un cousin a été tué, ou qu'on est
sans nouvelles de son frère depuis trois jours. Ces familles
téléphonent clandestinement. En quelques secondes, au prix d'un grand
danger, elles appellent leurs proches en exil, car c'est la seule façon
de relater la réalité des événements. Nous avons chez nous un tailleur
qui m'a dit que six membres de sa famille avaient été arrêtés à Lhassa.
Et depuis, aucune nouvelle ! Que vous voulez de plus direct que ce type
de témoignage, quand on connaît intimement les gens qui sont touchés,
et qu'ils vous confient ça uniquement parce qu'ils vous font confiance ?
Ces témoignages sont les seuls qui existent désormais ?
Oui, depuis que James Miles, de la BBC, le dernier journaliste sur
place, est parti le 16 mars. On sait que deux jours plus tôt, dans le
quartier du Barkhor, des Tibétains ont effectivement brûlé des
boutiques, on a tous vu ces images tournées par la télé chinoise - sans
qu'on soit certain que tous les « casseurs » étaient de vrais moines.
Mais on n'a rien vu de ce qui se passait un peu plus loin au même
moment : la police chinoise qui tirait sur la foule dans les quartiers
de Karma Gonsar et Drapchi, alors que les chars bloquaient les issues.
De cela, il n'y a pas eu d'image - ou, s'il y en a eu, nous ne les
verrons peut-être jamais. Et les journalistes encore présents le 14
n'ont pas vu grand-chose, ils étaient confinés dans leur hôtel et
regardaient de la fenêtre.
Finalement, vous avez suivi les événements comme en direct ?
Oui, les nouvelles tombant à raison de trois appels par jour. La police
vient d'entrer dans tel quartier. Elle fouille les maisons. On emmène
les gens dans les camions, on ne sait pas où ils vont. A la radio,
j'entendais les Chinois dire qu'aucun coup de feu n'avait été tiré ;
mais de notre côté, la liste des décès ne cessait de se noircir. A date
du 4 avril, nous avons compté plus de cent cinquante morts. Et qu'on ne
vienne pas nous dire que nous faisons de la propagande : sur ces cent
cinquante morts, nous avons les noms de quatre-vingt-dix, et,
croyez-moi, ils ne sont pas morts en mangeant des croissants... Le
gouvernement tibétain en exil est très scrupuleux sur la qualité des
informations qu'il fournit, il ne gonfle pas les chiffres, il n'en a
hélas pas besoin. Comme le dit souvent le dalaï-lama : notre force,
c'est la force de la vérité. Sinon, nous n'en avons aucune.
Et ces derniers jours (premiers jours d'avril), quelles sont les informations que vous recevez ?
On parle de plusieurs milliers d'arrestations. L'ensemble de Lhassa est
sous surveillance vidéo depuis des années, alors l'armée chinoise a
visionné les images, et avec les responsables locaux de la police, elle
a identifié les manifestants. Le tout après avoir imposé le couvre-feu
le plus strict qui soit. L'autre jour, à Katmandou, un journaliste
français me demandait de l'aide pour entrer au Tibet en cachette. Il
disait : « Mais si, ce doit être possible ! On peut entrer en Afghanistan, en Irak, alors pourquoi pas au Tibet ? »
Nous lui avons expliqué qu'il ne se rendait absolument pas compte ! A
Lhassa, aujourd'hui, un étranger ne fait pas 3 mètres ! Et un Tibétain
doit avoir un laissez-passer du policier qui tient son secteur pour
faire ses courses 300 mètres plus loin. Il n'y a plus une voiture
civile ou un autobus circulant entre Lhassa et les villes voisines : il
n'y a que les véhicules militaires sur les routes. Le dernier Français
qui est sorti, un touriste, a passé quinze postes de contrôle ! Puis le
blocus a été décrété. En temps « normal », même si la police est
partout et n'hésite pas à tirer aux frontières, on compte deux mille
réfugiés tibétains par an. Il y a un centre d'accueil à Katmandou, qui
est toujours plein – on y passe quelques jours pour remplir des
formalités avant de rejoindre l'Inde. Or, ce centre, ces jours-ci, est
vide ! Tout est vissé à triple tour. La seule source d'information, ce
sont ces coups de téléphone. Certains ont été diffusés par Radio Free
Asia. Mais nous avons aussi des informations qui n'ont été relayées par
personne. Comme ce qui s'est passé à Ganzé, dans la province chinoise
du Sichuan, où les Tibétains sont nombreux. Il y avait là un chef de
village qui a pris la tête d'une marche pacifique de quatre cents
personnes. Pas de banderole, pas de slogan. Mais, même ainsi,
silencieusement, il faut un sacré culot ! Ils ont été stoppés par
l'armée et ont répondu : « On ne fait rien de mal, on marche, c'est tout. »
L'armée les a bloqués à nouveau, et leur convoi a été dévié vers un
camp militaire, auquel ils ont alors décidé de mettre le feu. L'armée a
tiré, et ce chef et quatre personnes ont été tués. Et ça, personne n'en
a parlé ! On l'a appris par un coup de fil de la nièce de ce chef, qui
nous demandait de faire des prières pour lui et ses amis. Le 3 avril, à
nouveau à Ganze, sept cents personnes se sont rassemblées devant le
siège du gouvernement local, demandant la libération de deux détenus.
Pendant vingt minutes, la police a sommé la foule de se disperser,
puis, comme elle refusait d'obtempérer, a ouvert le feu, tuant quinze
personnes, dont six femmes, un enfant et trois moines.
Pékin a prétendu que toutes ces manifestations avaient été coordonnées par le dalaï-lama et « sa clique »...
C'est d'une absurdité ! Le 10 mars, c'est le jour anniversaire du
soulèvement de Lhassa contre les Chinois [en 1959, NDLR]. Personne au
Tibet n'a besoin qu'on le lui rappelle ! Il y a eu, comme chaque année,
des manifestations un peu partout. Sans doute plus intenses du fait des
jeux Olympiques. On m'a ainsi raconté qu'un homme de l'Amdo, un grand
costaud qui avait décidé de porter un drapeau tibétain sur ses épaules
- l'insulte ultime pour les autorités chinoises -, s'est mis à parader
dans la rue. Les policiers l'ont attrapé, il s'est échappé. Ils l'ont
pris à nouveau, quelques moines se sont mis à manifester, et là, ça a
dégénéré... Vous rendez-vous compte de la force qu'il faut pour aller
défier ainsi les autorités chinoises ? S'enrouler dans le drapeau,
c'est un acte kamikaze. Le type se dit :
« Je suis prêt à passer quinze ans en prison. » Il le fait en
conscience, il se dit : « On en a marre de tant d'oppression, alors je
proteste, même si je risque quinze ans de prison... » Et, croyez-moi, les quinze ans de prison, au Tibet, vous les faites jusqu'au dernier jour.
Et ce genre de geste de défiance peut faire que tout s'embrase ?
Oui, parce que la population tibétaine, pourtant si pacifique, est
exaspérée. Il y a, en toile de fond, cinquante ans d'oppression. Et
avec cette colonisation, tout le monde, jeune ou vieux, est à bout ! Il
y a aussi, depuis peu, un appauvrissement de la population, car les
Chinois, qui arrivent à raison de deux mille par jour par la liaison
directe en train Pékin-Lhassa, prennent tous les boulots qualifiés -
mécano, maçon, menuisier. Les Tibétains se retrouvent marginalisés.
Alors oui, ça a éclaté cette fois-ci !
Dans votre monastère, arrivez-vous, en des temps comme
ceux-là, à vivre normalement, à poursuivre votre travail, la méditation
?
Pourquoi pas ? Il faut savoir se rendre disponible et utile, mais ça
n'empêche pas de méditer. A quoi ça servirait d'ajouter, aux
difficultés terribles des Tibétains, des difficultés fabriquées par le
stress ou la peur ? Le dalaï-lama emploie toujours cette formule, tirée
d'un enseignement célèbre : «
S'il y a une solution, ça ne sert à rien de s'inquiéter :
appliquons-la. Et s'il n'y a pas de solution, s'inquiéter ne fait que
rajouter à nos tourments. » Dans le milieu tibétain, tout le
monde est très sensible, touché et concerné. Mais c'est comme si on
était témoin d'une épidémie de haine, d'avidité, de cupidité. C'est
inutile d'attraper soi-même la maladie.
Comment définissez-vous votre rôle auprès du dalaï-lama ?
Je n'ai aucun rôle officiel. J'ai juste la joie et la grande fortune de
lui prêter ma voix et ma langue natale lors de ses déplacements dans
les pays francophones. Mais je ne suis pas une éminence grise, et je
n'ai pas de téléphone rouge pour le joindre en quelques minutes ! Quand
je l'accompagne en voyage, je passe un peu de temps avec lui, mais
rarement plus de quinze minutes à la fois. Il me fait parfois appeler
et me demande de lui raconter ce que je fais, mes projets humanitaires
par exemple. Il me dit : « Alors, qu'est-ce qui se passe ? », et on discute un moment.
Le reste du temps, comment s'organise votre quotidien ?
Au Népal, mon temps se partage entre le monastère et un petit ermitage
dans la montagne, à deux heures de marche. En bas, c'est du travail
sept jours sur sept, de 7 heures à minuit. Là-haut, dans l'ermitage,
c'est l'espace de la méditation. J'y ai passé quarante-cinq jours de
retraite cet hiver. Sans e-mails, sans téléphone portable - il y en a
un 300 mètres plus bas, en cas d'urgence -, et par 0 oC, sans
chauffage... Pour moi, c'est la vraie vie. En mars, j'y suis remonté un
peu, mais cette fois j'avais pris mon portable. Vous imaginez le
paradoxal de la situation : vous êtes là dans une sérénité extérieure
totale, avec vue sur l'Annapurna, et, en même temps, vous avez ce
téléphone qui vous relie au Tibet, mais aussi à des journalistes ou à
des hommes politiques français, à qui il peut m'arriver de parler.
A quoi ressemble la vie du gouvernement tibétain en exil, à Dharamsala ?
A celle de bien des pays, avec un système de démocratie reposant sur un
Parlement élu, un Premier ministre, des ministres en charge des grands
dossiers – sauf la Défense, ce poste n'existant pas. Le dalaï-lama est
un démocrate ; et la Constitution qu'il a voulue – elle a été rédigée
avec des experts internationaux il y a une quinzaine d'années - repose
sur la séparation entre la religion et l'Etat. Il y a quarante députés,
élus par la communauté en exil. Ce sont, pour la majeure partie, des
laïcs, de même que les ministres. Le dalaï-lama, lui, est le
porte-parole de six millions de Tibétains au niveau du monde. Il est
prêt à conseiller, à inspirer, mais les décisions quotidiennes sont
prises par les élus. Il insiste sur cette part de modestie dans son
rôle, et dit souvent qu'il est disposé à s'en défaire si sa philosophie
d'action, la non-violence et le dialogue, n'est plus partagée par la
majorité. Autrement dit, si d'autres arrivent à convaincre la majorité
des Tibétains que la non-violence et le dialogue ne sont plus
pertinents, alors il se mettra en retrait.
A la lumière des événements de mars, sa position par rapport aux JO a-t-elle évolué ?
Le dalaï-lama ne veut pas d'un boycott. Pour lui, les JO sont une
opportunité pour la Chine de s'ouvrir au monde et il ne faut pas isoler
la Chine. Personnellement, je pense que l'idée d'une action forte
pendant la cérémonie d'ouverture est la bonne, de même qu'il faut
exiger qu'un dialogue sérieux et honnête entre le dalaï-lama et Pékin
puisse être instauré avant les Jeux.
Plus largement, considère-t-il que ses demandes à la Chine -
l'autonomie du Tibet, et non pas son indépendance, et le respect des
valeurs du peuple tibétain - sont toujours pertinentes ? Il semble bien
que la rue demande plus qu'une simple « autonomie ». Ne se sent-il pas
débordé ?
Le dalaï-lama insiste toujours sur le besoin de pragmatisme. Pour le
peuple tibétain, la question est simple : que peut-il espérer ?
l'indépendance ? Les Tibétains n'ont guère de chances de l'obtenir. La
Chine a trop besoin du Tibet. Stratégiquement et économiquement, le
Tibet est un enjeu majeur. Pékin vole au Tibet son uranium, son lithium
– sans parler des deux cent cinquante autres minerais présents dans le
sous-sol –, et mise énormément sur le potentiel hydro-électrique de
toute la région, le plus important au monde. Le Tibet, c'est sept fois
la France et un tiers de la Chine, avec 2 000 kilomètres de frontières
avec l'Inde. C'est aussi un territoire qui comptait 40 % de forêts, une
richesse déjà amputée de près de sa moitié - et tout ce bois est parti
en Chine. Et vous savez ce qui se passe aujourd'hui ? A cause des
inondations en aval, côté chinois, les Tibétains, qui ont déjà été
spoliés de leurs forêts, n'ont même plus le droit de couper un arbre
près de chez eux.
Mais cela doit vous révolter ? Pourquoi alors ne pas demander plus qu'une autonomie ?
Parce que ce n'est pas réaliste ! Le dalaï-lama se fonde sur des paroles de Deng Xiaoping, qui a dit, voici trente ans : « On peut discuter de tout, sauf de l'indépendance. » Alors Sa Sainteté dit : « D'accord, je renonce à l'indépendance, mais parlons d'autonomie et de respect de notre culture et de nos valeurs. »
On peut penser que dans le fond de leur coeur les Tibétains voudraient
bien l'indépendance, mais ils soutiennent le pragmatisme raisonnable du
dalaï-lama. Car si les relations avec la Chine étaient plus
harmonieuses, cela pourrait être bénéfique pour les Tibétains,
notamment en matière de commerce et de santé. Le combat tibétain n'est
pas un combat nationaliste, mais un combat pour protéger une culture.
Mais la Chine, elle, impose ses dogmes et écrase cette culture
! A Lhassa, la ville tibétaine disparaît sous les néons des karaokés...
Oui, on peut penser qu'il se passe la même chose qu'en Amérique du Nord
pour les tribus d'Indiens. A Lhassa, les Chinois, qui sont maintenant
majoritaires, imposent leurs moeurs, l'alcool, les karaokés, les
bordels. Savez-vous qu'il y a plus de prostituées par habitant que dans
n'importe quelle autre ville chinoise ? Il y a trois cent cinquante
bordels à Lhassa ! On peut dire que la modernité a du bon, bien sûr,
quand il s'agit par exemple des cafés Internet, mais quand on y va, que
voit-on ? Des gamins qui jouent en réseau du matin au soir à des jeux
de guerre. Pour un prix ridicule, ils ont droit à leurs cinq heures de
mitraillette. Ou alors à du « chat » on line avec des copines
virtuelles en Chine. Et c'est à peu près tout pour Internet, l'accès
aux sites non chinois étant largement bloqué.
Parlez-nous de la culture tibétaine, tout ce savoir et ces traditions auxquels s'attaquent les autorités chinoises.
Cette culture, on la trouve encore dans les campagnes, moins atteintes
par la sinisation. Tout ce qui a trait aux croyances n'est pas attaqué,
il faut reconnaître que le pouvoir chinois préserve plutôt la liberté
religieuse ; et à la faveur d'un relâchement récent, on peut à nouveau
voir des fêtes populaires avec de la musique, des danses, des chevaux,
des tenues traditionnelles. Par contre, tout ce qui est au coeur de la
culture, en particulier le monde de l'écrit, est pris pour cible : les
jeunes Tibétains courageux qui publient des revues, avec des poèmes,
des nouvelles, tout ce qui peut constituer un effort de reconstruction
d'une identité tibétaine littéraire, ceux-là sont systématiquement
harcelés. Idem pour les rares cinéastes qui essaieraient, les
téméraires, de faire un film engagé. C'est l'assurance d'avoir des
ennuis très sérieux. Pour les autorités, un bon Tibétain doit être un
bon Chinois ! En somme, tout ce qui est anodin est toléré – une fête à
cheval, ça passe –, mais tout ce qui porte une pensée tibétaine est
attaqué. D'ailleurs, c'est au Népal et à Dharamsala, en Inde, que nous
conservons les traces de cette pensée, de cette culture, en archivant
des milliers de livres et de documents... Et puis il y a une guerre
contre la langue elle-même. Le tibétain est réduit à l'état de seconde
langue. Les fonctionnaires, même s'ils sont entre Tibétains, doivent
parler chinois. Et ils doivent adopter les moeurs chinoises, boire de
l'alcool de manière ostensible et fumer à longueur de journée. Si on ne
fume pas comme un pompier, on est suspecté d'être un opposant à la
Chine ! Il faut aussi être vêtu à la chinoise, en gris et noir, alors
que les Tibétains ont toujours adoré les couleurs, jusqu'à peindre
leurs maisons en rouge et jaune... Ensuite, le soir, tout le monde
regarde la télé chinoise, avec ses téléfilms débiles et archi
tapageurs. Ou alors on va dans les karaokés brailler des chansons
chinoises très bas de gamme... Et puis, plus grave encore, les jeunes
Tibétains, même les plus doués, ne peuvent pas accéder à l'éducation
supérieure, trop chère pour eux. Cela veut dire : pas de médecins
tibétains, pas d'ingénieurs des forêts ou des ponts et chaussées ! On
est donc obligés de se reposer sur les Chinois pour tout faire. Alors,
avec un groupe d'amis, nous lançons des projets d'éducation et de santé
dans des régions défavorisées, chez les nomades par exemple. Pour
qu'une élite tibétaine ait à nouveau la chance d'émerger. Et le
gouvernement tibétain en exil à Dharamsala consacre 30 % de son budget
à l'éducation.
Comment financez-vous vos projets humanitaires ?
Je reverse les droits d'auteur de mes livres aux oeuvres pour
lesquelles je milite. Et puis nous avons de généreux bienfaiteurs, aux
quatre coins de la planète. A ce jour, nous comptons seize cliniques et
douze écoles. Nous construisons aussi des ponts et des puits artésiens.
Nous travaillons en Inde, au Népal, au Tibet, un peu au Bhoutan. Nous
traitons cent mille patients par an et avons mille cinq cents enfants
dans nos écoles.
Qu'espérez-vous des prochains mois ?
Que le dialogue avec le dalaï-lama soit accepté des Chinois. Rapidement
! Car si ça ne se passe pas avant les jeux Olympiques, ce sera fichu,
on ne parlera plus du Tibet... Ce qui me rend triste, c'est de voir que
le combat pacifique du dalaï-lama n'a encore rien donné de concret. Si
c'était le cas, ce serait un exemple pour tous les pays du monde, tous
les peuples en lutte, en Palestine et ailleurs : regardez, on peut
obtenir beaucoup par la patience et la non-violence ! D'une certaine
façon, ceux qui ne soutiennent pas plus vigoureusement notre cause
plaident pour le recours à la violence Propos recueillis par Emmanuel
Tellier
Emmanuel Tellier
A LIRE : “Tibet, La question qui dérange”, de Claude B. Levenson (Albin Michel, janvier 2008). Extraits audio inédits de l'entretien sur www.telerama.fr
“Le Tibet sacrifié”, de Claude Arpi (Calmann-Lévy, 2000).
Plus d'infos sur ses projets humanitaires : www.karuna-fr.org
Matthieu Ricard en dit plus…
Publié le mercredi 16 avril 2008 à 14h34 | LE MONDE BOUGE | Tags : dalaï lama tibet
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Cette longue interview a été réalisée en Italie, à Naples. En marge de ses propos sur la situation au Tibet et ce que le dalaï-lama qualifie de “génocide culturel", le moine français nous a aussi parlé de :