08 juin 2009
Citation "européenne"
Une rémunération élevée des parlementaires est importante
pour qu'il ne soit pas facile de les corrompre. C'est un des principes
de la démocratie athénienne, et c'est un bon principe.
Eva JOLY
source : Le
Monde
18 mai 2009
Eva Joly pour "une société plus transparente et plus juste"
Europe Ecologie Antony jeudi 30 avril 2009 partie 2b
par Julienwifi
source : www.agoravox.tv/article.php3?id_article=22724
01 mai 2009
Eva Joly & Télérama : bannir les paradis fiscaux d’Europe
LE MONDE BOUGE - Tête de liste des Verts aux européennes, la Norvégienne Eva Joly sort un livre… qui n’a rien à voir avec l’écologie. Car la magistrate qui a révélé l’affaire Elf en France, réquisitionnée par l’Islande pour enquêter sur les malversations financières qui l’ont conduit au bord de la faillite, se mobilise plus que jamais contre les réseaux véreux de la finance internationale. Seconde partie de l’incroyable entretien qu’elle nous a accordé : comment une vraie lutte contre les paradis fiscaux est essentielle et possible.
En France, Eva Joly est la femme par qui le plus important scandale politico-financier est arrivé. L’affaire Elf aura été l’acmé de sa carrière de magistrate et le point de départ d’un combat opiniâtre contre la corruption internationale. Infatigable, elle revient aujourd’hui sur tous les fronts. Au côté du gouvernement islandais pour essayer de comprendre comment ce pays a été balayé par la crise financière. Au côté de Daniel Cohn-Bendit comme candidate sur la liste Europe Ecologie pour les prochaines européennes. Avec un livre, Des héros ordinaires (Les Arènes), dans lequel elle dresse le portrait de quelques personnalités courageuses en lutte contre la corruption et les paradis fiscaux. Des thèmes brûlants d’actualité qu’Eva Joly connaît bien et sur lesquels elle livre une analyse qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions. Suite et fin de l’entretien qu’elle nous a accordé.
Télérama : Quel jugement portez-vous sur les mesures prises contre les paradis fiscaux (1) par le G20 ?
Eva Joly : Il n’y a pas de volonté politique
suffisante pour en finir avec les paradis fiscaux. Partout les liens
sont très forts entre le pouvoir et le capital. Barack Obama ne fait
pas exception. Personne ne peut se fait élire président des Etats-Unis
sans l’appui de Wall Street. Les plus gros donateurs de sa campagne
s’appellent Goldman Sachs, UBS, J.P. Morgan, Chase et Citigroup. Tous
des géants de la finance. En Europe, Angela Merkel était très offensive
contre les paradis fiscaux, mais son propre secrétaire d’Etat à
l’Economie, Axel Nawrath, m’avait un jour confié : « Madame Joly,
l’Europe ne fera jamais rien contre les paradis fiscaux. Au cœur de
l’Europe, nous avons le Luxembourg et la City de Londres. Et vous
croyez que les Anglais ou les Luxembourgeois accepteront qu’on réforme
un système dont ils sont les premiers bénéficiaires ? »
“Qui sait que l’île Maurice, un million d’habitants,
réalise à elle seule 57 % des
investissements étrangers en Inde ?”
L’annonce de la fin du secret bancaire et la publication par
l’OCDE de listes de pays « non coopératifs » ne constituent donc pas, à
vos yeux, une avancée ?
Seuls les particuliers seront touchés par ces mesures, et encore, ceux
qui ne sont pas astucieux. Les autres se cacheront derrière des
sociétés fictives ou des trusts [NDLR : entités juridiques permettant de dissimuler les véritables propriétaires].
En effet, on ne va pas toucher aux structures car elles sont utilisées
par les multinationales. Quant aux listes noires et grises de l’OCDE,
elles existent depuis dix ans et ont beaucoup varié avec le temps sans
jamais empêcher la croissance des paradis fiscaux.
Ces listes sont en plus le fruit de compromis entre Etats, et de
nombreux paradis fiscaux y échappent. Prenez l’île Maurice, elle n’est
présente sur aucune liste alors que c’est un très grand paradis fiscal.
Qui sait que cette île de un million d’habitants réalise à elle seule
57 % des investissements étrangers en Inde, alors qu’il n’y a d’autres
activités que des sociétés fictives gérées par 150 individus ? Neuf de
ces individus se retrouvent même à eux seuls derrière 1 500 sociétés
dont ils sont à la fois gestionnaires et membres du conseil
d’administration. Qui peut croire que cela a une réalité économique ?
Personne.
Comment les multinationales se servent-elles, concrètement, des paradis fiscaux ?
La technique la plus répandue est celle des prix de transfert, qui
permet aux entreprises de maquiller leurs comptes pour payer moins
d’impôts dans les pays où elles sont implantées. Le système est simple.
Une société vend son produit, par exemple du minerai, à un prix
délibérément sous-estimé à une filiale installée dans un centre
offshore. La filiale revend le même minerai, cette fois-ci au prix
fort. Quand la société publie ses comptes dans le pays où se trouve la
mine qu’elle exploite, elle affiche des résultats modestes sur place,
qui limitent les impôts dont elle doit s’acquitter. Ses vrais profits
sont ailleurs. Grâce à ce subterfuge, l’entreprise américaine Exxon n’a
ainsi pas payé d’impôts pendant vingt-six ans au Chili sur les mines de
cuivre acquises lors des privatisations par le régime Pinochet. Quand
Exxon a revendu la mine, elle a touché plus de 1,8 milliard de dollars.
La mine était donc très rentable ! Mais au Chili, pas un contribuable
n’a vu passer les profits sur le cuivre. Quand vous savez que l’OCDE
estime qu’environ 60 % des échanges internationaux sont réalisés par
des multinationales qui achètent et vendent à leurs propres filiales et
succursales, imaginez l’ampleur des manipulations possibles.
“On sait que Total a gagné près
de 13 milliards d’euros
l’année dernière, mais on ignore où…”
Qu’aurait du faire les dirigeants du G20 pour lutter efficacement contre les paradis fiscaux ?
Ils auraient dû au moins interdire aux banques bénéficiant de fonds
publics de posséder des filiales dans les paradis fiscaux. Ils n’ont
pas osé prendre ce risque car la moitié des transactions bancaires
mondiales passent par les paradis fiscaux ! Ils auraient également pu
rendre automatique et obligatoire, dans le monde entier, l’échange
d’informations fiscales entre les pays. C’est un système que l’Union
européenne a instauré depuis l’été 2003 avec la directive sur la
taxation des revenus de l’épargne. Chaque Etat membre est tenu de
déclarer une fois par an les intérêts touchés dans leur pays par des
ressortissants européens disposant de comptes chez eux. La France
informe par exemple chaque année le fisc allemand des intérêts touchés
par des Allemands qui ont ouvert des comptes sur son sol. Et
inversement. C’est un outil précieux pour éviter l’évasion fiscale
entre pays membres de l’Union européenne, et, comme par hasard, la
Belgique, le Luxembourg et l’Autriche, ont négocié un régime
dérogatoire à ce système.
Ils auraient également pu imposer aux multinationales de publier leurs
bénéfices pays par pays. C’est une mesure simple, qui ne coûte rien et
qu’on pourrait introduire immédiatement. Actuellement, les entreprises
ne publient que des comptes consolidés. Du coup, on sait par exemple
que Total a gagné près de 13 milliards d’euros l’année dernière, mais
on ignore où. Si ces informations étaient publiées en annexe des
comptes, on verrait alors qu’elle réalise d’importants bénéfices à
l’Ile Maurice et aux Bermudes et très peu en Algérie ou en Angola. Vous
le voyez, ce ne sont pas les mesures efficaces qui manquent, juste la
volonté politique de les décider, de les mettre en place et de créer un
système de sanctions pour rendre obligatoire leur application.
L’Europe a-t-elle vocation à être en pointe dans cette lutte ?
Je ne sais pas si « elle a » mais il faudrait qu’« elle ait » vocation.
Nous devrions bannir les paradis fiscaux de notre continent en imposant
leur boycott absolu par les banques et les entreprises européennes.
C’est ma position, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je me
présente aux européennes. Comme citoyenne, j’ai épuisé toutes les
possibilités dans ce combat. Il faut maintenant qu’il devienne un enjeu
politique, un enjeu de société.
Comment, très concrètrement, un citoyen lambda peut-il lutter
contre les paradis fiscaux ? En faisant pression sur son gouvernement,
en boycotant les banques et les entreprises qui les utilisent ?
On peut adhérer à des ONG comme Transparency International ou Tax
Justice Network. On ne peut pas en revanche boycotter les grandes
entreprises cotées en Bourse, ou alors il faudrait les boycotter
toutes. Aux Etats-Unis comme en France, presque toutes ces grandes
entreprises ont des filiales dans les paradis fiscaux. Même en Norvège,
nous avons une société nationale qui est allée se faire défiscaliser en
Belgique. C’est hallucinant ! Quant à Lehman Brothers, qui est à
l’origine de la crise des subprimes, elle possédait cent quarante et
une filiales dont cinquante-sept dans les paradis fiscaux.
Propos recueillis par Olivier Milot
(1) Pays ou territoires alliant souvent le secret bancaire à une fiscalité basse ou nulle. A lire
Des héros ordinaires, d'Eva Joly, éd. Les Arènes, 192 p., 19 €.
http://www.telerama.fr/monde/eva-joly-ii,41639.php
Eva Joly est signataire de l'appel :
30 avril 2009
Eva Joly & Télérama : bille en tête contre la corruption
LE MONDE BOUGE - Tête de liste des Verts aux européennes, la Norvégienne Eva Joly sort un livre… qui n’a rien à voir avec l’écologie. Car la magistrate qui a révélé l’affaire Elf en France, réquisitionnée par l’Islande pour enquêter sur les malversations financières qui l’ont conduit au bord de la faillite, se mobilise plus que jamais pour dénoncer et combattre les réseaux véreux de la finance internationale. Première partie de l’incroyable entretien qu’elle nous a accordé. La suite demain.
« Si tu veux, tu peux, il suffit de le faire. »
Elle a fait sienne cette maxime durant sa jeunesse norvégienne et ne
s’en est plus jamais départie. En France, Eva Joly est la femme par qui
le plus important scandale politico-financier est arrivé. L’affaire Elf
aura été l’acmé de sa carrière de magistrate et le point de départ d’un
combat opiniâtre contre la corruption internationale. Infatigable, elle
revient aujourd’hui sur tous les fronts. Au côté du gouvernement
islandais pour essayer de comprendre comment ce pays a été balayé par
la crise financière. Au côté de Daniel Cohn-Bendit comme candidate sur
la liste Europe Ecologie pour les prochaines européennes. Avec un
livre, Des héros ordinaires (Les Arènes), dans lequel elle
dresse le portrait de quelques personnalités courageuses en lutte
contre la corruption et les paradis fiscaux. Des thèmes brûlants
d’actualité qu’Eva Joly connaît bien et sur lesquels elle livre une
analyse qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions.
Télérama : Vous revenez d’Islande, où le gouvernement vous a
demandé de l’aider dans son enquête sur la faillite des trois
principales banques du pays. En quoi consiste cette aide ?
Eva Joly : L’histoire de l’Islande est une métaphore
de ce qui nous arrive. Les Islandais se sont réveillés, un jour, avec
une ardoise de 100 milliards de dollars et la perspective d’être
endettés sur des générations. Autant que les Allemands après le traité
de Versailles ! C’est monstrueux. Il faut établir l’enchaînement des
responsabilités et ne pas passer par pertes et profits un désastre de
cette ampleur. Ma première suggestion au gouvernement islandais a été
de multiplier par cinq le nombre d’enquêteurs.
Nous avons désormais une équipe solide de vingt personnes, et je
dispose d’un budget pour recruter des experts internationaux. Je
considère cette investigation comme le laboratoire qui va nous
permettre de comprendre comment les banques opèrent partout dans le
monde. Nous allons mener en Islande l’enquête que refusent de faire des
pays comme la France ou l’Angleterre.
Compte tenu de votre engagement au côté des Verts aux prochaines
élections européennes, on vous attendait avec un livre traitant en
partie d’écologie, vous nous livrez une galerie de portraits d’anonymes
qui luttent en Europe contre la corruption. Pourquoi ce choix ?
Tout se tient : la pollution, le pillage des ressources, la pauvreté
persistante, les flux financiers illicites, la corruption, les paradis
fiscaux… La lutte contre la grande délinquance financière m’a appris
qu’il fallait traiter le cancer de la corruption avant qu’il se
diffuse. Or, l’importance de la corruption est difficile à appréhender.
Il m’a semblé qu’à travers les personnages de mon livre (policiers,
hauts fonctionnaires, journalistes, simples citoyens), je la rendais
plus concrète.
Cet ouvrage pointe les défaillances de nos institutions et révèle
l’importance de ces individus, qui, de Londres à Paris, de Naples à
Sofia, mettent courageusement le projecteur sur les dérives de l’Etat
de droit. Sans eux, on ne parlerait pratiquement jamais de corruption,
de manipulations financières ou de paradis fiscaux.
Vous dédiez ce livre à François-Xavier Verschave, inventeur du
concept pourfendeur de la Françafrique, qui dénonça longuement les
relations ambigües de la France avec ses anciennes colonies. Nicolas
Sarkozy avait promis la rupture avec ces prédécesseurs dans ce domaine.
A-t-il tenu parole ?
Non, les relations entre la France et l’Afrique n’ont pas changé, et
bien des indications en attestent. Le classement invraisemblable par le
parquet de Paris de la plainte déposée en mars 2007 par trois
associations pour « recel de détournement de fonds publics » visant les
présidents gabonais (Omar Bongo), congolais (Denis Sassou Nguesso), et
guinéo-équatorien (Teodoro Obiang). La visite de Nicolas Sarkozy à Omar
Bongo juste avant son élection et son appel au même Bongo au lendemain
de son élection pour le remercier de ses conseils. Son refus d’aborder
le sort des nombreux journalistes assassinés au Congo avec Denis Sassou
Nguesso. Tout cela montre que Le pouvoir français conserve toujours des
relations coloniales avec certains Etats africains, pour le plus grand
profit d’une petite camarilla africaine et française.
Comment réagissez-vous à l’ouverture, début avril par le
parquet de Monaco, d’une enquête préliminaire visant un compte off
shore détenu par feu Edith Bongo, la femme d’Omar Bongo ?
Quelle honte pour la France de se voir donner des leçons de justice et
de transparence par Monaco ! Le parquet de Paris a commis une erreur
historique en classant cette affaire. Il n’a même pas invoqué l’«
opportunité politique » pour le faire mais, « l’absence de délit
constitué ». Comment peut-on mentir ainsi à l’opinion au vu des preuves
flagrantes de détournements de fonds publics qui figurent dans le
dossier ? Cela dit, ne soyons pas naïfs. Monaco a juste fait un geste
de bonne volonté avant le G20. On risque d’apprendre dans quelques mois
que l’argent déposé sur le compte d’Edith Bongo était tout à fait
légitime, qu’elle avait une très riche grand-mère ou qu’elle avait
gagné au loto…
“En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions
financières en France, il y en avait eu 120 l’année
précédente. La volonté politique est très claire.”
Dans votre livre, Drago Kos, président de la Commission pour la prévention de la corruption en Slovénie, affirme : « La Commission européenne se fiche complètement de la lutte contre la corruption. » Partagez-vous cet avis ?
Drago Kos souhaite que l’Europe soit plus vigilante dans sa lutte
contre la corruption. Pour l’instant, l’Union européenne doit se
contenter d’agir avec l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf),
qui n’est que l’embryon d’un organisme d’enquête. Il n’existe pas de
parquet européen qui pourrait contrer plus efficacement la criminalité
financière internationale. La Commission européenne ne reste pourtant
pas toujours inerte. En 2008, elle a bloqué 800 millions d’euros d’aide
à la Bulgarie, dans l’attente de progrès sur le front de la corruption
dans ce pays. Cette décision prouve qu’elle peut montrer les dents.
Elle pourrait le faire beaucoup plus, et ce sera une de mes priorités
si je suis élue.
En Bulgarie, vous décrivez un système politique gangrené par la
corruption et la mafia, et vous annoncez au détour d’une phrase que
Dominique de Villepin préside le groupe d’« experts européens » chargé
par le gouvernement bulgare d’améliorer l’image de son pays auprès des
instances européennes. Comment jugez-vous ce type d’engagement ?
Je trouve incroyable qu’un ancien Premier ministre français fasse du
lobbying pour améliorer l’image de la Bulgarie. C’est sidérant. Cela
prouve que la seule valeur qui compte dans notre monde est l’argent et
que tout est à vendre.
On est frappé en lisant le livre de l’ampleur de la corruption dans
plusieurs pays de l’Union européenne et de la discrétion des organismes
(Office antifraude de l’Union européenne, Comité anticorruption de
l’OCDE, le GRECO au Conseil de l’Europe) chargés de lutter contre
elle...
Comme toutes les constructions supranationales, ces organismes sont
faibles, car ils fonctionnent sur le consensus. Par nature, ce sont des
lieux propices aux collusions d’intérêts et aux jeux d’alliances.
Pourtant, croyez moi, s’ils n’existaient pas, la situation serait
encore pire. En dépit des pressions très fortes des Etats, certaines
procédures sont menées à leur terme. Le gouvernement anglais n’a par
exemple pas réussi à obtenir la tête de Mark Pieth, le président du
Comité de lutte anticorruption de l’OCDE, et a subi l’humiliation
d’être sévèrement pointé du doigt dans un rapport de l’OCDE pour avoir
stoppé une enquête en Grande-Bretagne contre le groupe d’armement
British Aerospace, accusé de corruption massive sur des contrats
d’armes.
Ces condamnations, peu connues de l’opinion publique,
peuvent-elles avoir le moindre impact dans la lutte contre la
corruption ?
Ces organismes n’ont pour l’instant rien de mieux à proposer que de
rendre public ce type de rapports et d’essayer de les faire vivre dans
un espace public pollué par de nombreuses informations sans grande
importance. C’est leur seule arme. C’est un sabre de bois, mais c’est
un sabre.
“La criminalité financière est internationale.
Nous devons mettre en place
une justice supranationale.”
Que faudrait-il faire pour renforcer la lutte contre la corruption au niveau européen ?
Les enquêteurs sont limités à leur territoire national, alors que la
criminalité financière est internationale. Nous devons mettre en place
une justice supranationale. Un procès contre la France se déroulerait
devant les tribunaux français, mais resterait hors de portée du parquet
français. Par ailleurs, l’Europe s’est depuis longtemps dotée d’une
Cour européenne des Droits de l’homme et, dans la mesure où on peut
penser que la grande corruption est une violation des Droits de
l’homme, il serait concevable de créer également un tribunal européen
chargé de la criminalité économique trans-frontières.
En Bulgarie, certains journalistes n’hésitent pas à dénoncer à
leurs risques et périls les dérives mafieuses, comment jugez-vous
l’état des médias en France ?
Je suis partagée. Comme partout dans le monde, la presse est en crise
et je comprends la lassitude et le découragement des journalistes qui
sortent des affaires sans que rien ne bouge. En même temps, je trouve
qu’il y a des silences assourdissants sur certains sujets. Quand on
apprend par exemple qu’une perquisition au domicile de Gaston Flosse,
véritable proconsul sénateur de la Polynésie française, a permis la
découverte d’une lettre détaillant les conditions dans lesquelles un
journaliste tahitien aurait été assassiné, il me semble que le rôle de
la presse est d’enquêter. Même chose quand le parquet de Paris ouvre
une enquête préliminaire pour « trafic d’influence » contre Christian
Poncelet, sénateur des Vosges et ancien président du Sénat. Dans ce
type de cas, les médias devraient demander en permanence des comptes au
procureur compétent. Il faut bien comprendre que, dans leur tête, les
procureurs rendent d’abord compte à leur ministre, lui-même en ligne
directe avec la présidence de la République. La presse ne doit pas
hésiter à poser les questions gênantes et rappeler, le cas échéant, les
procureurs à leur inaction. Les magistrats rendent la justice au nom du
peuple français et non au nom du pouvoir, mais ils ont tendance à
l’oublier si on ne leur rappelle pas !
Six ans après la Déclaration de Paris, appelant les
juridictions des différents Etats à s’unir contre la corruption
internationale, la coopération internationale reste minime, n’est-ce
pas décourageant ?
Tout n’est pas noir. Une convention anti-corruption a été adoptée par
l’ONU en 2003 et ratifiée par 130 pays qui se sont dotés d’une
législation anticorruption. Les instruments juridiques s’en trouvent
améliorés, et c’est un énorme progrès.
Vous avez mis sur pied, avec l’aide du gouvernement norvégien,
le Network, un réseau informel international d’enquêteurs spécialisés
dans la lutte contre la corruption. On n’y trouve aucun Français.
Faut-il y voir un signe ?
Non, c’est un hasard. Pas une fatalité. Reste qu’il n’existe plus de
grandes enquêtes en cours actuellement en France et ce n’est pas bon
signe. En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions financières, il
y en avait eu 120 l’année précédente. La volonté politique est très
claire.
Vous avez déclaré un jour : « On ne peut pas gagner le combat
contre la corruption, nous avons perdu contre le pouvoir et la
cupidité, mais cette lutte vaut la peine d’être menée. » Où
trouvez-vous la force de continuer à mener une cause qui vous semble
perdue ?
Je ne crois plus qu’on puisse instruire contre le pouvoir à très haut
niveau. Nulle part, y compris dans des pays très démocratiques. Au bout
d’un moment, le pouvoir finit toujours par ne plus tolérer les
intrusions qui le menacent. Quand j’ai créé une unité anticorruption à
Madagascar, j’ai expliqué aux enquêteurs qu’ils pouvaient épingler le
directeur des douanes, pas le Premier ministre. Cette guerre-là est
perdue d’avance. Madagascar est un pays à la démocratie incertaine.
Dans un pays comme la France, il faut être plus courageux, mais c’est à
haut risque. Au niveau international, nous pouvons fermer les lieux où
les personnalités corrompues cachent leur butin. C’est la raison pour
laquelle il faut lutter sans relâche contre les paradis fiscaux (1).
“Les magistrats rendent la justice au nom
du peuple français et non au nom du pouvoir,
mais ils ont tendance à l’oublier
si on ne leur rappelle pas !”
Faut-il réformer le cadre légal autorisant le versement de
toutes sortes de rémunérations complémentaires (primes, stock-options,
parachutes dorés…) aux dirigeants des grandes entreprises ?
Je pense que certains patrons comme Daniel Bouton (Société Générale)
ou Thierry Morin (Valéo) ont une image d’eux-mêmes qui n’a rien à voir
avec la réalité. Je n’ai jamais compris comment on pouvait croire que
le résultat d’une très grande entreprise était dû à la performance de
ses cadres dirigeants. Prenez les compagnies pétrolières, leur résultat
dépend bien plus du cours du pétrole et de celui du dollar que de
l’action de leurs dirigeants. Nous avons accepté en période de
croissance des comportements intolérables. Certains dirigeants ont fait
prendre des risques mortels à leur entreprise et voudraient continuer à
ponctionner pour leurs revenus et leurs retraites des sommes
démesurées.
Avec ma fille, nous avons écrit un livre technique sur l’abus de biens
sociaux. Dans la jurisprudence française, on trouve des boulangers ou
des entrepreneurs de carrosserie condamnés pour s’être versé une
rémunération trop importante alors que leur entreprise battait de
l’aile. Je parle de 300 €, pas de milliers de stock-options ! A cette
aune, Daniel Bouton serait en faute. Mais il ne sera jamais inquiété.
“Il existe un salaire minimum,
il faudrait créer un salaire maximum.”
Ne craignez-vous pas qu’en se focalisant sur les avantages des
chefs d’entreprise on occulte les questions plus essentielles des
paradis fiscaux et de la régulation des marchés financiers ?
Vous savez bien que la réalité n’existe pas, il n’y a que la perception
de la réalité qui existe. Et, dans cette perception, les symboles sont
très importants. Pour notre « vivre ensemble », notre contrat social,
il est vital que ces comportements cessent. Il existe un salaire
minimum, il faudrait créer un salaire maximum. Depuis vingt ans, une
frange de la population s’est autoproclamée indispensable et s’est
arrogé des rémunérations délirantes. Il faut la ramener à la réalité.
En introduction de votre livre, vous écrivez : « A Paris, j’ai
connu des reparties qui vous marquent pour toujours, parce qu’elles
vous font entrevoir la réalité du monde. » Auxquelles pensiez-vous ?
Il y en eut de très nombreuses. Celle de Pierre Conso, par exemple,
l’ancien patron des Ciments français. Cet homme plaisant et bien
intentionné m’a dit un jour : « Madame
Joly, ce que vous me reprochez là – délits d’initié, présentation de
faux bilans, camouflage de l’endettement –, il n’y a que les juges pour
s’en étonner. C’est ça le monde. » Avec sa casquette de professeur à HEC, il m’a ensuite fait cette proposition : « Si
vous voulez, je pourrais vous faire réaliser une étude par mes
étudiants qui vous montrerait que toutes les entreprises du CAC 40 ont
des filiales dans les paradis fiscaux qui servent à commettre des
délits d’initié. »
Une autre fois, un dirigeant d’une grande compagnie pétrolière m’a dit : « Madame
Joly, vous devriez m’admirer de maintenir le montant de la corruption à
hauteur de 2,5 % dans le pétrole. Car, bien sûr, vous connaissez les
pourcentages dans l’armement ? C’est 40 %. » Tout ça était dit avec tellement d’évidence, et cette morgue des élites que je reconnais entre mille.
Vous revenez en France dans l’arène politique, un monde dont
vous connaissez moins les codes, ne craignez-vous plus ces reparties
qui ne manqueront pas de vous être à nouveau adressées ?
J’ai désormais quelques certitudes. Du temps de l’affaire Elf, je
n’avais pas encore compris « the big picture », je n’avais pas l’image
complète. Aujourd’hui, je comprends mieux comment fonctionne le monde.
Je pense être porteuse de cette force-là et pouvoir l’utiliser
utilement.
Propos recueillis par Olivier Milot
(1)
Lire sur ce sujet : “La question des flux financiers illicites”, par
Raymond Baker et Eva Joly, dans le no 124 de la revue “Commentaire” (commentaire.fr).
A lire
Des héros ordinaires, d'Eva Joly, éd. Les Arènes, 192 p., 19 €.
http://www.telerama.fr/monde/eva-joly-1-2-bille-en-tete-contre-la-corruption,41640.php
15 novembre 2008
L'économie grise est-elle intouchable? Les paradis fiscaux
A ré-écouter ! sur France Inter
Eva Joly, retraitée de la magistrature française.
Nommée en 1990 juge d'instruction au pôle financier au Palais de Justice de Paris, elle instruit des affaires connues, comme celle de Bernard Tapie, puis hérite du dossier Bidermann, qui conduit via Elf-Gabon à l'affaire Elf, qu'elle instruit avec Laurence Vichnievsky.
Elle est aujourd'hui conseillère spéciale du gouvernement Norvégien, et se bat, par des enquêtes menées avec la Banque Mondiale, contre la corruption internationale.
Cartier libre par Caroline Cartier