08 juin 2009
Citation "européenne"
Une rémunération élevée des parlementaires est importante
pour qu'il ne soit pas facile de les corrompre. C'est un des principes
de la démocratie athénienne, et c'est un bon principe.
Eva JOLY
source : Le
Monde
01 octobre 2008
La revanche de Keynes
Dans leurs rêves les plus fous, ils n'auraient jamais cru cela possible. George Bush, leur antihéros américain, tentant d'injecter des centaines de milliards d'argent public... Les gouvernements européens nationalisant des institutions bancaires... Nicolas Sarkozy, qu'ils croyaient acquis aux apôtres du laisser-faire, assénant : "L'idée que les marchés ont toujours raison est une idée folle." Comme cela sonne doux à leurs oreilles ! Si l'économie mondiale n'était en crise, ils en bondiraient de joie, les keynésiens.
"J'ai souri en écoutant le président de la République. Si j'avais dit la même chose, on m'aurait traité de bolchevik." Edwin Le Héron, 52 ans, est maître de conférences à Sciences Po Bordeaux et président de l'Association pour le développement des études keynésiennes (ADEK) qui revendique 80 membres. Il est fatigué qu'on le qualifie de "marxiste" chaque fois qu'il prononce le mot "Etat". Sa référence intellectuelle n'est-elle pas un grand bourgeois britannique (1883-1946), ayant fait fortune en Bourse et ne partageant avec Lénine que le goût des costumes trois pièces ? "Les keynésiens, assure-t-il, disent simplement que les gens gagneraient plus d'argent s'il y avait plus de régulation."
La crise actuelle leur donne raison, hélas !, feignent-ils de déplorer. "L'immobilier, c'était n'importe quoi. L'endettement des ménages, c'était n'importe quoi, résume Philippe Martin, 42 ans, professeur à Paris-I. On disait depuis longtemps que cela ne pouvait pas durer. Depuis trop longtemps peut-être. On avait sous-estimé le temps que pouvait durer cette bulle. Du coup, on ne nous écoutait plus."
Actuellement, leurs actions sont à la hausse. Ils sont très demandés, sur les plateaux de télévision et dans les coulisses des ministères. La secrétaire de Jean-Paul Fitoussi, 66 ans, professeur à Sciences Po Paris et président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), peine à gérer l'agenda de ce dernier. L'économiste figurait déjà parmi les "visiteurs du soir" à l'Elysée. Aujourd'hui, c'est un conseiller écouté, prônant plus de régulation, mais qui doit partager la banquette avec des collègues qui ne goûtent guère ses analyses. Il triomphe. Modestement : "Je bénéficie d'un effet d'aubaine." Il se murmure que l'économiste a directement inspiré les récents discours de Nicolas Sarkozy. "On m'a demandé mon opinion", tempère-t-il.
Keynésiens. Jean-Paul Fitoussi n'aime guère cette volonté de classer à tout prix. "C'est une typologie spécifiquement européenne, constate-t-il. Elle n'a plus cours ailleurs." En France s'ajoutent les inévitables querelles de chapelles où se perdrait John Maynard Keynes lui-même. Keynésiens "fondamentalistes", école de la régulation, postkeynésiens, néokeynésiens (à ne pas confondre avec la nouvelle école keynésienne...), forment une nébuleuse féconde, disparate et parfois antagoniste.
Reste que ces économistes ont un dogme fédérateur que définit a minima Jean-Paul Fitoussi : "Il y a besoin d'Etat." "Les keynésiens ont toujours pensé que le capitalisme donnait le meilleur de lui-même quand il était encadré", assure Franck Van De Velde, 60 ans, maître de conférences à Lille-I, qui a traduit un recueil de textes de Keynes, La Pauvreté dans l'abondance (Gallimard, 2005). "Les marchés fonctionnent mal de manière structurelle. Ils ont besoin de mécanismes externes de gouvernance", confirme Franck Portier, 44 ans, professeur à Toulouse-I et chercheur à l'Institut d'économie industrielle (IDEI). Les disciples, avoués ou non, encartés ou sympathisants, se définissent aussi, et peut-être surtout, par leurs adversaires. Ils ont les mêmes contradicteurs et parfois les mêmes bêtes noires. Jean-Paul Fitoussi les appelle pudiquement les adeptes de "l'autorégulation spontanée". Des confrères plus directs préfèrent dire Jacques Marseille ou Nicolas Baverez...
Ceux-là ne les ont pas épargnés ces dernières années, les ont taxés d'archaïsme. Même s'ils s'en défendent, bien sûr, la crise sonne comme une revanche face à ces promoteurs de la déréglementation, à ces contempteurs d'un Etat incapable, et soudain appelé au secours.
"Les néoclassiques, ceux qui disaient : "Tout problème a une solution, c'est le marché", sont plus en difficulté aujourd'hui", note Philippe Martin. Membre d'Attac, Franck Van de Velde se délecte de certains silences embarrassés : "Cela met incontestablement du baume au coeur." Et d'ajouter un rien provocateur : "J'ai toujours considéré que les keynésiens étaient les seuls qui essayaient de comprendre quelque chose au capitalisme."
Aujourd'hui, il n'est plus que quelques braves pour relever le gant, comme Jean-Marc Daniel, enseignant à l'Ecole supérieure des mines. "Le keynésianisme n'est pas la solution à la crise, c'est son origine, martèle cet économiste se revendiquant libéral. Ce sont les recettes de 1929, toujours appliquées aujourd'hui, qui ont entraîné la crise. Il faut au contraire moins de régulation par l'Etat et plus de régulation par la monnaie."
Mais de tels bretteurs se font plus rares et plus difficiles à entendre par l'opinion publique. Alors, sur fond de système financier en capilotade, les keynésiens déroulent leurs concepts, comme à la parade. "Les théories sur l'irrationalité des marchés trouvent une application concrète, constate Philippe Martin. Il y a eu par exemple cette évidente volonté de ne pas voir la crise. On est là typiquement dans la finance comportementale."
Michel Aglietta, 70 ans, pionnier de l'école de la régulation, rappelle ses travaux trentenaires sur l'effet de contagion, sur le mimétisme, qui expliquaient comment la défaillance d'un seul peut provoquer l'effondrement de tous. Les Bourses lui offrent une preuve à 1 000 milliards de dollars. "Devant l'euphorie des marchés, il aurait fallu se souvenir des cycles keynésiens", ajoute-t-il. Le polytechnicien se réjouit qu'on sollicite son école de pensée pour "donner un sens au phénomène, pour aller vers une réflexion plus profonde du système". "Il y a un changement de paradigme", constate-t-il avec gourmandise.
Edwin Le Héron se souvient des années difficiles qu'ont traversées les purs et durs qui, comme lui, plaidaient l'interventionnisme de l'Etat. "S'ils sont restés très présents dans le monde politique français, les keynésiens ont été exterminés dans le milieu universitaire", raconte l'ancien élève en Sorbonne. A écouter l'universitaire, ils avaient tout des derniers des Mohicans. L'ADEK a longtemps eu son adresse derrière la gare du Nord, loin des think tanks libéraux installés dans les beaux quartiers parisiens. C'était encore trop cher. Le siège est aujourd'hui à Bordeaux, au domicile du président...
Tandis que les plus récalcitrants au libéralisme ambiant prenaient le maquis, d'autres chercheurs d'inspiration keynésienne mitigeaient leur discours et tentaient la synthèse avec l'école classique, suivant le cheminement de Joseph Stiglitz, Prix Nobel d'économie. "La révolution néoclassique des années 1970 et 1980 nous a obligés à resserrer les boulons de la théorie", reconnaît fair-play Philippe Martin.
Les nouveaux keynésiens étaient déjà très présents au sein des banques centrales et des autorités financières, notamment aux Etats-Unis. Philippe Martin, qui a travaillé à la Réserve fédérale de New York, se souvient avoir évolué en terrain ami. La crise a aujourd'hui propulsé ces gourous à la manoeuvre pour sauver le système financier.
Selon Edwin Le Héron, il reste aux keynésiens une inaccessible Olympe : Bruxelles. "Nous restons à la porte de la Commission européenne", assure l'universitaire. Pour Alain Lipietz, 61 ans, économiste de l'école de la régulation, reconverti à la politique, la donne serait en train de changer. "La Commission est visiblement dans le blues", constate le député européen (Verts). Le Parlement donne de la voix pour plus de régulation. "Il y a maintenant l'idée qu'il faut que l'autorité politique impose une certaine direction", constate l'écologiste. Venues de la droite se développent même, horreur !, des théories néoplanistes, impensables il y a peu.
Ignorés hier, courtisés dans l'immédiat, les keynésiens profitent de leur regain mais sans naïveté. "A chaque crise, ça ressort", constate Edwin Le Héron. Ces économistes s'inquiètent surtout d'un dévoiement de leurs idées. "Le risque face au ralentissement, c'est la relance à tout-va", constate Alain Lipietz. "Je redoute qu'on y aille à la massue en matière de régulation", assure Michel Aglietta qui, après avoir écouté les saillies guerrières de Nicolas Sarkozy contre les grands pécheurs des marchés, craint "l'emporte-pièce". Les interventionnistes s'effraient surtout qu'on endosse comme keynésienne l'idée honnie de privatiser les profits et de socialiser les pertes.
Revanche des régulationnistes sur les néoclassiques, de Keynes sur Friedman, de l'école de la demande sur celle de l'offre, la crise boursière marque aussi celle des macroéconomistes de l'université, appliqués aux grands équilibres, sur les microéconomistes du privé, les yeux rivés sur les résultats à court terme des entreprises. Etudiants, les premiers ont choisi la recherche, quand les seconds ont opté pour les écoles de mathématiques qui ouvraient les portes de la City. "Ils ont aujourd'hui des jolies maisons de campagne", explique Franck Portier sans regret. Philipe Martin a vu revenir à lui un étudiant qui était parti tenter sa chance à Londres, la veille de la déconfiture. Le fugueur a décidé de reprendre son doctorat à Paris.
Benoît Hopquin
Article paru dans l'édition du 02.10.08

30 septembre 2008
Guerre de l'eau en Californie
LE MONDE | 30.09.08 | 15h43 • Mis à jour le 30.09.08 | 15h43
MCCLOUD (CALIFORNIE) ENVOYÉ SPÉCIAL

fficiellement,Debra Anderson, une quadragénaire élégante, gère une agence immobilière dans sa ville natale de McCloud, petite bourgade touristique au pied du majestueux mont Shasta, au nord de la Californie. En réalité, Debra laisse son mari s'occuper de ses affaires, et consacre son temps et son énergie à se battre contre le groupe Nestlé.
Choquée par cette précipitation, Debra se procure le texte : "Nestlé avait obtenu des conditions invraisemblables : pas d'étude d'impact, un contrat exclusif de cent ans, le droit de pomper jusqu'à 4 700 l d'eau à la minute - y compris au détriment des habitants en période de sécheresse -, un prix d'achat dérisoire, le droit de raser l'ancienne usine de bois de la ville, alors qu'il existe un projet de transformation de ces bâtiments en zone d'activités..." En échange, Nestlé promettait de créer 240 emplois, et de payer diverses taxes et redevances. En réalité, la région étant considérée par l'Etat comme une zone défavorisée, la multinationale bénéficierait de dégrèvements fiscaux.
Debra, qui a toujours voté pour le Parti républicain, n'a rien contre la libre entreprise, mais Nestlé était allé trop loin : "Le conseil du district était composé de simples citoyens, incapables de mener des négociations à ce niveau. Les avocats et les experts de Nestlé n'en ont fait qu'une bouchée."
Avec quelques amis et confrères, elle se lance alors dans une aventure qui va changer sa vie : faire annuler ce contrat léonin. Sans s'en rendre compte, elle vient de déclarer la guerre à une société d'envergure mondiale. Nestlé Waters, une division de la multinationale suisse, possède 72 marques d'eau minérale, produites dans une centaine d'usines installées dans 38 pays. Son chiffre d'affaires pour 2007 est de 6,3 milliards d'euros. Aux Etats-Unis, Nestlé contrôle près du tiers du marché de l'eau en bouteille, avec une vingtaine d'usines et un chiffre d'affaires de près de 2,8 milliards d'euros. Rien de tout cela n'effraie Debra et ses amis, qui créent une association, le McCloud Watershed Council, et lancent une campagne de proximité : pétitions, manifestations, tracts, conférences... Avec le recul, Debra rit de sa naïveté : " Nous étions persuadés que l'affaire serait résolue en quelques semaines."
Très vite, le Watershed Council réunit des citoyens qui, à première vue, n'avaient rien à faire ensemble : des républicains conservateurs, des démocrates libéraux, des écologistes, et même un avocat de San Francisco, propriétaire d'une résidence secondaire à McCloud, qui se définit comme un marxiste pur et dur. Le combat du Watershed Council change de nature. Les écologistes font valoir que, pour transporter son eau, Nestlé fera circuler nuit et jour des centaines de semi-remorques dans la ville. Ils rappellent aussi que la fabrication, le transport et l'élimination des bouteilles en plastique représentent un vaste gaspillage de matières premières et d'énergie : le Watershed Council distribue des bouteilles durables en aluminium que l'on peut remplir avec de l'eau du robinet, quasiment gratuite et parfaitement pure, puisqu'elle vient de la source que Nestlé veut capter. Enfin et surtout, en pompant de telles masses d'eau, l'usine risque de faire baisser le niveau des rivières et des lacs, d'assécher les puits et de perturber la nappe phréatique, provoquant des réactions en chaîne incontrôlables qui mettront en danger l'écosystème de la vallée.
Les militants démocrates viennent ajouter une problématique plus politique : l'eau n'est pas une marchandise, c'est un élément indispensable à la vie, qui doit rester dans le domaine public. Il faut donc se battre contre sa privatisation, qu'il s'agisse de la captation de sources pour la mise en bouteille, ou du rachat des réseaux municipaux par des sociétés comme Veolia ou Suez, très actives aux Etats-Unis. Vu de McCloud, la population américaine est victime d'une mondialisation sauvage conduite par des Européens, avec l'aide de l'Organisation mondiale du commerce (OMC)...
Peu à peu, le Watershed Council obtient l'aide de grandes fondations philanthropiques et d'associations de protection de l'environnement. Il mène une guérilla judiciaire pour faire annuler le contrat, exiger des études d'impact, retarder la délivrance des permis de construire... Mais, malgré leurs efforts, Debra et son équipe n'ont convaincu qu'une partie de la ville. Une association "pro-Nestlé" a vu le jour. De leur côté, les ouvriers de l'ancienne usine de bois, qui a fermé en 2003 après plus d'un siècle d'activité, regrettent le bon vieux temps, où une seule entreprise fournissait un emploi à vie à tous les habitants.
Kelly Claro est la cousine germaine de Debra Anderson. C'est aussi une militante pro-Nestlé acharnée : "Mon mari a travaillé trente ans à McCloud, mais maintenant, il doit aller dans une autre usine, à 35 km d'ici. Si l'usine Nestlé ouvre un jour, il sera le premier à se porter candidat. Même chose pour moi : j'ai deux jobs à temps partiel, comme conductrice d'autocar et vendeuse dans l'épicerie de mon père. C'est éreintant. Avec un emploi stable chez Nestlé, à 10 dollars de l'heure plus les avantages sociaux, je vivrais mieux."
Debra et Kelly ne se voient plus. En fait, la ville est coupée en deux, des querelles éclatent en pleine rue, des familles se déchirent, des amis d'enfance sont fâchés pour toujours, des commerçants mitoyens se font des procès ruineux pour des motifs futiles. Lors des dernières élections locales, les pro-Nestlé l'emportent avec 60 % des voix, mais la mobilisation des opposants reste intacte.
De guerre lasse, Nestlé annonce au début de l'année que son projet est revu à la baisse : l'usine de McCloud sera trois fois plus petite que prévu, et ne créera que 90 emplois. Puis, en juillet, la multinationale annule le contrat avec la commune, et fait savoir au conseil municipal abasourdi qu'elle est prête à reprendre les négociations à zéro.
Les anti-Nestlé sont persuadés que la victoire est proche. Leur combat est désormais suivi et soutenu au-delà de la Californie, car des affaires presque identiques ont lieu à travers tous les Etats-Unis. Au Wisconsin, deux associations de riverains, l'une démocrate et l'autre républicaine, se sont alliées pour empêcher Nestlé de construire une usine d'eau en bouteille, et ont fini par gagner. Dans le Michigan, une coalition d'associations locales et de groupes altermondialistes a tenté d'en faire autant, et a échoué après une lutte farouche contre les politiciens et les fonctionnaires pro-Nestlé. Dans le Maine, où Nestlé a racheté l'entreprise locale d'eau minérale Poland Springs, une association de riverains se bat pour empêcher la multinationale d'agrandir ses installations.
Nestlé n'est pas la seule visée. A Barrington, dans le New Hampshire, une association baptisée SOG (Save our Groundwater) se bat contre la construction d'une usine d'eau en bouteille par la société américaine USA Springs. La fondatrice de SOG, Denise Hart, a réussi à rallier à sa cause plusieurs conseils municipaux du comté, deux cabinets d'avocats et des vieux militants antinucléaires. Après sept ans de guérilla politico-judiciaire, USA Springs vient de déposer son bilan. Le chantier de l'usine est à l'abandon, son immense charpente métallique, dressée au milieu d'un pré, commence à rouiller.
Entre-temps, le combat est devenu un enjeu politique national. Dennis Kucinich, représentant démocrate de l'Ohio au Congrès, a organisé en décembre 2007 une série de réunions consacrées au problème de la privatisation de l'eau, au sein d'une commission de la Chambre des représentants. Il a invité à Washington des militants de diverses organisations, qui ont ainsi fait connaissance et créé un réseau informel.
La bataille contre l'eau en bouteille se développe aussi à l'autre bout de la chaîne, du côté des consommateurs. Des écologistes et des militants de la gauche alternative ont lancé des campagnes pour convaincre les Américains de boire de l'eau du robinet. Les maires de plusieurs grandes villes, de San Francisco à Minneapolis, ont interdit aux services municipaux d'acheter des bouteilles d'eau minérale. En Californie, des restaurants branchés ont cessé d'en vendre, des Eglises protestantes recommandent à leurs paroissiens de ne plus en acheter. Sur les campus, des militants organisent des dégustations pour prouver aux étudiants que l'eau du robinet est aussi bonne que l'eau en bouteille.
A ce jour, l'impact sur les ventes ne se fait pas vraiment sentir, et les géants comme Nestlé, Coca-Cola, Pepsi Co, se sont ligués pour lancer des contre-offensives tous azimuts. Pourtant, les militants de McCloud ont le sentiment de faire partie d'un mouvement irrésistible. Des militants d'Europe et du tiers-monde les contactent via Internet, Debra Anderson est presque une star internationale : "Des élus locaux d'une région rurale de l'Inde sont venus aux Etats-Unis pour faire connaître leur combat contre une usine d'eau en bouteille appartenant à Coca-Cola, et ils ont fait un détour par McCloud, pour venir nous féliciter ! Après ça, nous sommes obligés de nous battre jusqu'au bout."
Yves Eudes
Article paru dans l'édition du 01.10.08
18 septembre 2008
Cadres : la comédie du bonheur
Enquête - Cadres : la comédie du bonheur - LE MONDE | 17.09.08

e
cadre est un homme heureux. Forcément heureux. C'est un privilégié,
l'enfant gâté de l'entreprise. Il a un travail valorisant, dont il peut
facilement changer puisqu'il risque moins le chômage que les autres
salariés. Il a une bonne feuille de paye, négociée en kilo-euros
annuels. Il a une place de parking, un abonnement à la salle de
gymnastique et, dans l'espace détente, un canapé moelleux et une
télévision branchée sur Roland-Garros. Les plus choyés ont un
"concierge", factotum qui veille à résoudre le moindre souci matériel,
du pressing à la baby-sitter.
De quoi se plaindraient-ils quand les
ouvriers, les caissières, les opératrices de centres d'appels et autres
smicards se voient minuter jusqu'à leur pause aux toilettes ? Ce serait
indécent. Et mal vu. Alors mieux vaut clamer son enthousiasme et sa
joie de vivre, au bureau, à la ville et sur son profil Facebook.
Alexandre des Isnards et Thomas Zuber connaissent bien cette "dictature du bonheur". Tous deux diplômés de Sciences Po, ils travaillent comme consultants, l'un dans une agence de communication spécialisée dans l'Internet, l'autre dans les systèmes d'information liés aux ressources humaines. Des métiers neufs, socialement clinquants, dans des entreprises qui ne connaissent pas la crise. A 34 et 35 ans, les deux cadres ont déjà baroudé dans la nouvelle économie. Ils en connaissent les codes, ont eux-mêmes joué la comédie, pratiqué la "positive attitude", par mimétisme, fayotage et instinct de survie.
Tout aurait été pour le mieux, la carrière prédessinée, n'eussent été ces courriels de démission qui tombaient de plus en plus régulièrement sur la messagerie générale. Des textes d'une violence inouïe, écrits par des cadres quittant la boîte du jour au lendemain, sans même les trois cacahuètes d'un pot de départ. "Le pire, c'est qu'il n'y avait aucune réaction de la part de la direction, comme si cela n'avait finalement aucune importance, n'existait pas", raconte Alexandre des Isnards.
Les deux hommes, qui se sont liés d'amitié lors d'un voyage au Chili, ont décidé de recueillir les témoignages anonymes d'autres jeunes cadres, à tout hasard. "Ça a été l'avalanche", assure Thomas Zuber. Deux ans après, en est sorti un livre, L'open space m'a tuer (Hachette Littérature, 212 p., 16,50 €). Dans une succession de saynètes, jouées dans le décor d'un plateau semé d'hommes et d'ordinateurs, les auteurs y décrivent l'envers du meilleur des mondes : la fausse convivialité qui enrobe des rapports humains impitoyables, l'apparente décontraction qui masque le stress.
Les nouveaux métiers dans la finance, l'Internet, la communication, le "consulting" ont amplifié ce mode d'organisation, de management humain. L'open space, ce bureau ouvert, devient finalement un lieu d'enfermement qu'on n'ose quitter sous peine d'être déconsidéré. Le jeune cadre devient alors un "no life" (sans vie sociale, hors d'un écran). Il est sans cesse "en mode projet", c'est-à-dire débordé par son travail, une "propale" (proposition commerciale) à "implémenter" (mettre en oeuvre). Et ce jusqu'au "burn out", la consomption du corps et de l'esprit.
Sciemment, les deux auteurs ont repris jusqu'à la nausée le jargon anglicisant, le "wording", qui emballe cette nouvelle forme de stakhanovisme importée de la Silicon Valley. Mais qui survit à cette débauche de franglais et de courriels patoisant envoyés par le "n + 1" (le supérieur hiérarchique immédiat) saisit les ressorts de ce lent broiement de l'être.
Cette rentrée éditoriale est marquée par d'autres livres sur le sujet comme Extension du domaine de la manipulation, de Michela Marzano (Grasset). Et c'est ainsi à chaque rentrée depuis quelques années, tant le sujet est brûlant.
Ces livres décrivent un monde impitoyable que connaît parfaitement le docteur Bernard Salengro, 61 ans. Ce médecin du travail a vu monter ce qu'on appelait pudiquement, au milieu des années 1970, le "malaise des cadres". "Moi, je venais du milieu du bâtiment, raconte-t-il. C'était un milieu dur mais où jouaient les solidarités, l'esprit d'équipe, le sentiment du travail accompli. Il n'y avait pas de suicide. Je ne comprenais pas de quoi se plaignaient ces gars sapés comme des milords, les pieds dans la moquette épaisse, avec le siège inclinable, le chaud et le froid comme ils voulaient. Mais, en les écoutant, je sentais monter une souffrance psychique, un besoin d'écoute."
Membre de la Confédération générale des cadres, le médecin décide au milieu des années 1990 de lancer dans la revue du syndicat un appel à témoignages. "C'était juste deux lignes. Nous avons reçu en retour quinze sacs postaux. Un sondage que nous avons commandé à la Sofres a confirmé l'ampleur du phénomène. Plus de la moitié des cadres étaient concernés par le stress." L'expert a vu les indicateurs s'emballer, le mal-être virer à la souffrance mentale, mais aussi physique, soignée à grands coups de médicaments.
Devenu secrétaire national de la CFE-CGC, le docteur Salengro a fait de cette épidémie son combat syndical. Il a écrit deux ouvrages sur le sujet (Le Stress des cadres et Le Management par la manipulation mentale, L'Harmattan 2005 et 2006). "Il faut savoir qu'aux Etats-Unis, le stress est la première maladie professionnelle avec les troubles musculo-squelettiques", assure-t-il. Et n'allez pas lui vanter ces start-up qui se veulent des secondes familles. "Ce n'est pas parce que vous avez le droit de monter votre vélo au bureau que c'est plus détendu. C'est un piège à cons."
François Dupuy, enseignant à l'Institut européen d'administration des affaires (Insead) et auteur de La Fatigue des élites (Seuil 2005), constate également ce marché de dupes et un dévoiement du sens des mots. "On utilise aujourd'hui un vocabulaire positif. On parle de structure projet, de "transversalité", de coopération. Mais ces jolies notions cachent des situations de dépendance très dures. Même l'open space n'est que la structuration dans un lieu de cette dépendance."
Les nouveaux outils de travail ne sont pas sans perversité, comme le constate Charles-Henri Besseyre des Horts, enseignant à HEC et auteur d'un livre sur le nomadisme technologique (L'Entreprise mobile. Comprendre l'impact des nouvelles technologies, Editions Pearson, 210 p., 20 €). "Les possibilités infinies de se connecter sont créatrices de liberté, constate le chercheur, interrogé depuis Pékin via Skype, tard le soir. Mais, dans la course effrénée à la performance, avec des clients de plus en plus pressés, elles créent également des contraintes énormes. Il devient normal de pouvoir répondre à un client ou à un patron à 23 heures, un dimanche." Le spécialiste constate ainsi une véritable addiction de certains cadres aux BlackBerry, ce téléphone multifonctions, fil à la patte qui abolit les distances et les décalages horaires.
Bilan humain : à France Télécom, une récente enquête interne a démontré que 66 % du personnel se disait "stressé" et 15 % "en détresse". "La pression mise sur le salarié est institutionnalisée, constate Pierre Gojat, cadre syndiqué dans l'entreprise. C'est un outil pour pousser les gens dehors, pour qu'ils partent "seuls" puisqu'on s'interdit le licenciement." L'homme, âgé de 51 ans, en sait quelque chose : après avoir été ballotté d'une place à l'autre, il est aujourd'hui sans poste. "Trop cher, trop vieux, trop compétent, trop syndiqué", résume-t-il.
La société a réduit de 22 000 le nombre de salariés en trois ans. Les objectifs globaux du siège sont morcelés, en redescendant la hiérarchie.
"Tel chef reçoit la consigne de finir l'année avec 20 personnes en moins. Bien sûr, il n'est pas responsable. Il le dit : il applique les directives qui lui sont imposées. Du coup, le cadre dans le collimateur se retrouve face à un adversaire invisible."
La plupart des personnes interrogées par Le Monde évoquent surtout "la perte de sens" de leur métier. "C'est le rat dans sa roue qui tourne, tourne sans cesse", résume Alexandre des Isnards. Le vocabulaire abscons, pioché outre-Atlantique et parfois francisé à la va-comme-je-te-pousse, ne fait qu'habiller cette vacuité. "Le jargon permet d'aller plus vite ou d'intégrer une sorte de confrérie, avec son propre vocabulaire, constate Pierre Gojat. Mais, dans le cas de figure, il sert surtout à masquer le vide des concepts et de la pensée. L'anglais permet d'enrober d'un vernis de sérieux des formules puériles, infantilisantes." "Le cadre était en communauté d'esprit avec l'employeur, estime le docteur Salengro. C'est fini. Il n'y a plus de communauté d'esprit parce qu'il n'y a plus d'employeur. Avant, on était chez Michelin, chez Peugeot, chez Tartempion. Aujourd'hui, de fusion en acquisition, on est vendu et revendu sans cesse."
N'ayant plus forcément foi dans l'entreprise, le cadre recherche d'autres valeurs. A la Défense, au pied du CNIT et des tours de bureaux, l'église Notre-Dame-de-Pentecôte est de plus en plus fréquentée. Dès l'ouverture, à 8 heures, des dizaines de personnes viennent prier. La messe du mercredi midi accueille 250 personnes, dont une partie restent ensuite et partagent un repas empreint de convivialité.
Perte de sens, perte de prestige aussi. "Le cadre a de moins en moins vocation à l'encadrement", constate François Dupuy. L'agent de maîtrise, le col blanc responsable d'une équipe, l'ingénieur, détenteur d'un savoir distillé aux ouvriers, tendent à s'effacer devant le cadre sans troupe, "responsable" ou plutôt exécutant d'un projet. Il est surveillé par une hiérarchie multiple, régie de manière régionale et par branche, cerné, en vertu d'organisations dites "matricielles".
Même les salaires s'en ressentent. "En vingt ans, la différence de traitement entre un cadre et un ouvrier qualifié est passée de 5 à 2,2", explique François Dupuy. Les délocalisations, qui touchent désormais les cadres, notamment dans le secteur de la recherche et développement, tirent les négociations salariales vers le bas. "Le cadre souffre surtout d'un manque de reconnaissance, estime Christophe Bignier, responsable d'achat à 3M France et élu au comité d'hygiène et de sécurité de son entreprise. Il n'y a jamais de remerciements. Atteindre les objectifs est normal. L'année suivante, on les augmente. C'est toujours plus."
Telle entreprise qui dégage 15 % de marge a décidé de porter l'objectif à 24 %, afin de rivaliser avec les performances de la filiale allemande. Elle a mis en place un guide à l'attention des hiérarques, baptisé "leadership attributes", long pensum sur la manière de faire fonctionner une équipe et d'adhérer à l'esprit d'entreprise. Un système de notation a également été mis en place. Deux mauvaises années donnent l'obligation de suivre un plan de rattrapage. Encore cette société a-t-elle la bonté d'offrir une deuxième chance... Elle a également signé un avenant avec la mutuelle des salariés, permettant aux cadres de suivre des heures de psy, à raison de douze séances gratuites.
La pression se généralise dans l'encadrement. Les spécialistes en "consulting", tueurs de coûts patentés, s'embauchent dans les grandes entreprises et y développent des nouvelles et pas toujours bonnes manières. Des modèles de gestion paternaliste comme la Caisse d'épargne ont ainsi modifié leurs habitudes. "D'une structure familiale, on est passé à une entreprise impersonnelle, explique Régis Wolf, 56 ans, responsable de cette banque, à Metz. Nous recevons des formations pour être plus performants. Ceux qui ne suivent pas sont orientés vers d'autres postes."
La pression gangrène par capillarité toute la hiérarchie. C'est la fable du stressé stresseur. Avec ce sentiment d'un monde kafkaïen où on ne sait plus qui décide, qui contrôle. Dans ce nouveau rapport de forces, "le seul gagnant est l'actionnaire", constate le docteur Salengro. La valeur du capital ne cesse de croître au détriment de celle du travail. Ce qu'analyse François Dupuy : "Pendant les "trente glorieuses", les produits étaient rares et convoités par les acheteurs. L'actionnaire avait fait alliance avec le salarié contre le client. Avec la mondialisation, les produits sont plus disponibles : l'actionnaire a donc décidé de faire alliance avec le client contre le salarié. Or le cadre, c'est le salariat de confiance. Il se situe à ce point précis où peut s'exercer la pression."
"Le stress est productif, mais trop de stress peut être contre-productif", estime Charles-Henri Besseyre des Horts. Sollicitée à l'extrême, la personne entre en révolte. Du "mode projet", elle passe au "mode protection" : elle sort le bouclier. On constate alors une forte hausse de l'absentéisme. Le taux de syndicalisation des cadres est aujourd'hui supérieur à celui des ouvriers. Au siège de 3M, 13 étages plantés à Cergy, le pourcentage d'arrêts de travail est plus important que dans les usines du groupe. Dans Quand les cadres se rebellent (Vuibert, 180 p., 18,05 €), paru le 28 août, les sociologues David Courpasson et Jean-Claude Thoenig détaillent les multiples formes que peut prendre cette entrée en résistance, du refus de la promotion à la démission brutale.
Le cadre n'hésite plus à manifester. "Ils ont de moins en moins de scrupules à saisir les tribunaux", explique Christian Depeyrot, juge depuis six ans au tribunal des prud'hommes de Carpentras. Défilent des êtres parfois brisés qui évoquent à la barre les mille et une formes du harcèlement.
La déprime peut aller jusqu'au geste fatal. La vague de suicides survenue au Technopole Renault de Guyancourt en 2006-2007 a révélé jusqu'où pouvait pousser le désespoir. "La violence ultime, ce n'est pas le suicide, constate Christophe Bignier. La violence ultime, c'est tourner l'arme contre son patron ou ses collègues. C'est un phénomène que ne nous ne connaissons heureusement pas en France, mais qui se rencontre aux Etats-Unis."
Bernard Salengro se veut optimiste. Il observe que les entreprises américaines, qui ont exporté leurs méthodes de management et sont aujourd'hui confrontées à un vertigineux turn-over, tentent aujourd'hui d'en corriger les excès. "Les entreprises cotées au Nasdaq qui progressent le plus en Bourse sont aussi celles qui affichent le plus la lutte contre le stress", assure le médecin. Si de nombreuses sociétés sont encore dans le déni, le Medef s'interroge. Le syndicat patronal pose les questions qui fâchent : "L'entreprise est-elle fair-play ?", ou encore "Comment reconquérir les cadres ?" Le Medef a signé avec les partenaires sociaux, en juillet, un accord sur le stress dans le travail, prévoyant la mise en place d'alertes. "L'entreprise doit savoir renouveler sa manière d'investir le capital humain", estime Charles-Henri Besseyre des Horts. Mais on semble encore loin de la réconciliation entre le cadre et l'entreprise.
Benoît Hopquin
13 septembre 2008
"L'Esterel vote pour Obama !"
Pour suivre les élections des Etats Unis d'Amérique :

10 juillet 2008
mini revue de presse (LeMonde.fr)
Travailler plus, pour gagner quoi
? par Robert Castel
Les syndicats dénoncent la remise
en cause des jours de RTT des cadres
Thierry Saussez veut quadrupler le
budget de la communication gouvernementale
06 juillet 2008
à méditer : "Ma vie sans Internet"
![]() |
LE MONDE | 04.07.08 | 17h15 • Mis à jour le 04.07.08 | 21h00

u début, c'est juste énervant. L'écran qui reste vide, la page blanche, la connexion qui foire... Zut, comment je vais faire ? On attend, on s'occupe à autre chose. Et puis ça revient. Mais si ça ne revenait pas ? "J'ai été privé d'Internet pendant trois mois. A cette époque, j'étais célibataire et je passais tout mon temps libre sur la Toile, raconte Adrien Klein, 33 ans. J'étais sur Facebook, je draguais sur Meetic, l'ordinateur me servait de télé, de journal... Et puis j'ai déménagé, et là, pas de connexion. Ç'a été un vrai choc. Je tournais en rond, je ne savais plus quoi faire. D'un coup, je m'ennuyais tellement. J'étais au bord de la dépression..." Carrément.
Internet a rempli nos vies. Certaines vies, du moins. D'après l'Insee, 59 % de la population et 80 % des familles ayant des enfants sont branchés au réseau. Selon le Credoc (Centre de recherche pour l'étude des conditions de vie), plus de la moitié de la population considère qu'Internet est utile dans la vie quotidienne. Depuis 2001, 3 millions de personnes supplémentaires s'y mettent tous les ans. Rythme énorme. Pour les 12-25 ans, le Web est la première source d'information et de divertissement, devant la télévision.
Jean-Charles Nayebi, auteur de La Cyberdépendance en 60 questions (Retz 2007), estime à près de 8 % le nombre d'internautes "cyberdépendants". "Depuis que je n'ai plus Internet, je me sens frustré du système, raconte Maurice Morea, retraité. A mon travail, je consultais tout le temps, j'étais accro à Google Earth. Aujourd'hui, je dois faire un effort pour aller vers la culture, et je m'en veux. Alors j'achète des grilles de sudoku. Mais ça ne remplace pas."
A la frustration s'ajoutent de réelles complications du quotidien. "Des gestes qui étaient devenus simples redeviennent compliqués, et du coup on le supporte moins. Quand j'ai besoin d'un billet de train, maintenant, il faut que j'aille en agence. La première est à 25 km de chez moi." Au service communication de la SNCF, on avoue ne jamais s'être penché sur la question.
Des régions entières sont encore dépourvues de l'accès à l'ADSL. C'est le cas de plusieurs villages des Hautes-Pyrénées. Villelongue, par exemple. Là, la distribution est aléatoire. Les deux extrémités du village, par amplification, ont du 512 kilobits/seconde. Au 6, au 13 et au 17, aussi. Au 5 et au 9, non : on patine à 33. C'est la loterie totale, l'apartheid numérique... Jaime Andreu habite au 9. "Pour aller dans ma messagerie, il me faut quatre minutes. Je ne peux pas regarder une vidéo. J'aimais bien aller sur des sites de musée, consulter les bibliothèques. Je ne peux plus. Pour lire le journal, du coup, je descends à Pierrefitte."
A Estaing, un peu plus loin, au bord d'un superbe lac touristique, même topo. Michel Bourdon, retraité, s'y occupe d'une chorale. "Nos copains nous envoient des photos de leurs petits-enfants, les diaporamas rigolos sur Sarkozy... Parce que tout le monde a l'ADSL. Sauf nous. Et ça bloque. Un jour, une chanteuse m'a envoyé une affiche. J'ai mis 55 minutes à ouvrir le fichier. En plus, je paye à l'heure, pas au forfait." Alors il s'arrange. Une amie lui ouvre sa messagerie tous les matins, lui élimine ses spams et lui met les volumes importants sur une clé USB qu'elle lui donne quand ils se voient. "C'est un inconvénient qui va avec un choix de vie. Ce serait paradoxal de vouloir l'isolement et de se plaindre", dit il, philosophe.
Philosophe, le patron du camping Pyrénées Natura l'est beaucoup moins. Lui travaille toute l'année avec l'international, les Pays-Bas en particulier. "Dès que je reçois plus qu'un simple e-mail, cela prend des heures." Les habitants ont tenté de s'organiser : pétitions, plaintes, proposition auprès de France Télécom de s'unir et de prendre trente abonnements, menaces auprès des mêmes de ne pas garder d'abonnement téléphonique... " Il n'y a pas d'interlocuteur. On appelle Orange, et on tombe sur un incompétent incapable de nous passer quelqu'un d'autre", se plaint Jaime Andreu. Le conseil général veut se saisir du problème. La nouvelle présidente a affirmé que l'ADSL était une de ses priorités. A Villelongue, à Estaing, on attend... Selon une étude australienne, les ménages qui utilisent Internet pour réaliser des achats en ligne, effectuer des opérations bancaires et des réservations ou rechercher des informations administratives économisent quatre heures de temps par semaine.
Problème de riches ? Petits soucis de confort ? Pas seulement. "La fracture autour d'Internet est double, explique le psychanalyste Serge Tisseron, auteur de Virtuel mon amour (Albin Michel, 226 p., 17 euros) : une fracture sociale, qui en rend les tarifs encore prohibitifs pour les plus pauvres ; et une fracture générationnelle qui peut frapper au sein de la même famille." Il y a ceux qui ne sont pas branchés parce que ça ne les intéresse pas. Les personnes âgées, qui pataugent dans les explications, se trompent de touche... Et ceux qui ne peuvent pas l'avoir.
Le Credoc a repéré deux secteurs où l'absence d'Internet entraîne de vraies inégalités : l'école, et la recherche d'emploi. "De plus en plus de professeurs envoient les élèves chercher sur Internet, raconte Sylvia Fabre, documentaliste au collège d'Hourtin, en Gironde. Il y en a encore quelques-uns qui ne l'ont pas. Ce sont souvent ceux qui ont par ailleurs de vrais problèmes sociaux." Robert Charron, professeur de sciences et vie de la Terre dans le même établissement, confirme : "Même s'il y a des accès au centre de documentation et à la salle informatique, les élèves qui n'ont pas Internet chez eux sont plus ou moins défavorisés." D'autant qu'il existe maintenant une épreuve informatique au brevet.
Au service de la délégation aux usagers de l'Internet du ministère de l'éducation nationale, aucun chiffre, aucune donnée exacte sur le nombre d'élèves n'ayant pas accès au réseau n'est disponible. Tristan, 13 ans, 1,50 m et d'immenses yeux bruns, en 5e à Eysines (Gironde), en fait partie. Et le vit mal. "Je dois me débrouiller autrement, aller chez des copains. Mes parents n'ont pas de livres, alors je ne peux rien chercher chez moi. Je vais au CDI (centre de documentation et d'information), mais ce n'est pas toujours libre. Il faut attendre, y aller à heures fixes." Mais ce ne sont pas ces complications scolaires qui le touchent le plus. "Tous mes copains chatent, vont sur MSN, jouent en ligne. Moi, je ne peux pas. Je vais jouer chez eux, mais ce n'est pas pareil." C'est là, face à l'absence de l'écran, plus que dans ses vacances obligées à la cité ou l'exiguïté de son logement, qu'il comprend qu'il est pauvre.
De plus en plus d'administrations (caisses d'allocations familiales, assurance-maladie, impôts, Trésor public...) proposent des informations et des services en ligne. Avec succès : 37 % des sites publics visités sont ceux des services sociaux. Quid de ceux qui n'y ont pas accès ? "J'ai été au chômage pendant six mois, raconte Etienne Lemaitre, 53 ans. Au bout de ce temps-là, un ami m'a proposé de faire mes recherches sur le Net depuis chez lui. Là, j'ai trouvé assez vite."
Nous avons mis en place des postes en libre accès dans toutes les agences de France", explique le responsable adjoint de l'ANPE Paris-Saint-Georges. Un sondage réalisé pour le Syntec (Syndicat du conseil en recrutement) montre que 43 % des directeurs des ressources humaines utilisent Internet pour recruter leurs cadres.
"Avec le temps, les personnes en recherche d'emploi qui n'ont pas accès à Internet se trouveront de plus en plus pénalisées, estime Régis Bigot, du Credoc. Internet offre à ceux qui sont déjà les mieux dotés en ressources - culturelles et relationnelles, notamment - des opportunités d'actions élargies et des perspectives excitantes. Les autres, tant pis." Et pourtant, certains (qui, généralement, en disposent au bureau....) choisissent de ne plus utiliser l'Internet, ou de s'en désintoxiquer. Isabelle Sonat, qui élève seule deux enfants de 8 et 12 ans dans le Médoc, s'en est délibérément coupée. "Je le fais pour mes petits. Seule, je n'arrivais pas à les limiter, explique-t-elle. Ils y passaient tout leur temps libre. C'étaient des disputes permanentes pour les envoyer au lit. Alors j'ai résilié mon abonnement. Ç'a été dur au début. Mais je sais qu'ils jouent beaucoup chez leurs amis, et pour les devoirs on peut aller chez des voisins ou à mon bureau."
"Certains refusent Internet, précise Serge Tisseron, parce qu'ils ont peur de ne plus lui résister : des gens qui y passaient trop de temps, d'autres qui y voient des lieux d'excitation (sites de rencontres, sites érotiques) qui vont leur compliquer la vie. Comme ils ne peuvent pas résister à la machine, ils s'en privent." Et s'ouvre alors la redécouverte d'autre chose. "Déjà, je me suis déconnecté des trucs débiles genre "Star Ac", que je suivais sur MSN, raconte Eva Hamzaoui, volleyeuse. Comme je n'avais plus d'infos en ouvrant ma session le matin, j'ai découvert la radio. C'est beaucoup mieux."
A 32 ans, Antoine a été nommé dans une agence bancaire près de Château-Thierry, dans l'Aisne. " Je n'ai plus d'Internet à la maison. Au début, je me demandais comment je ferais. J'ai trouvé d'autres occupations. Je me promène beaucoup. Je bricole. Je passe mon temps dans le garage plutôt que devant l'écran. Quand j'en ai vraiment besoin, je vais dans un cybercafé." Un temps. "Mais ça m'arrive de moins en moins souvent."
Hubert Prolongeau
Article paru dans l'édition du 05.07.08

