16 octobre 2009
Journée mondiale de l'alimentation ET viande
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Enquête
Les menaces de l'industrie de la viande |
Adieu veaux, vaches, cochons ?
LE MONDE BOUGE - L'explosion de l'industrie de la viande est un fléau pour la planète. Exemple : le méthane des vents bovins, un gaz à effet de serre plus nocif que le CO2 ! Pour sa survie, l'homme devra-t-il devenir végétarien ? Trop simple. On en profite pour revoir (en lien ci-dessous) trois vidéos sur l’élevage des porcs. Vous reprendrez bien un peu de charcuterie ?
- Licence CC by sa/Flickr/Galerie de Nikke Lindqvist.
Le réchauffement climatique aura-t-il la peau du gigot d'agneau et du rosbif ? Derrière cette question d'apparence loufoque se cache l'un des enjeux majeurs du siècle. Nous savions la planète menacée par nos voitures, nos logements surchauffés et nos long-courriers. Sachez que notre appétit pour les bonnes grosses côtes de boeuf se paye lui aussi au prix fort. Jugez plutôt : l'industrie de la viande est aujourd'hui la deuxième émettrice de gaz à effet de serre au monde, juste derrière l'industrie de l'énergie. Elle en produit 18 %, soit plus que tous les transports planétaires réunis (14 %) ! 18 %, émis tout au long de la chaîne de fabrication de nos steaks : depuis les engrais chimiques pour les fourrages jusqu'à l'azote du fumier, via les pets et surtout les rots de vaches chargés en méthane, un gaz à effet de serre vingt-cinq fois plus puissant que le gaz carbonique. Ce chiffre monstrueux a été publié pour la première fois en 2006 dans un rapport explosif de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Et confirmé, depuis, par une série d'études. A tel point que la Suède envisagerait de mettre la viande au sommaire du prochain sommet sur le climat de Copenhague, en décembre prochain. Le XXIe siècle verra-t-il la fin du régime carné pour des raisons – que l'on n'attendait pas – écologiques et sanitaires ?
La litanie des méfaits de l'industrie de la viande est longue, comme le rappelle le journaliste Fabrice Nicolino dans un livre coup de poing, Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde. Il y a bien sûr les conditions barbares dans lesquelles les poules – bec coupé –, les cochons – sans queue ni dents –, les vaches – écornées – vivent leur moderne existence de « marchandises animales ». Rien de très nouveau sous la plume de Nicolino. Une poignée de livres fondateurs et quelques documentaires avaient déjà exposé l'absurdité et l'horreur de l'industrie de la bidoche (1). Mais cela vaut d'être répété, tant les puissantes filières de « production animale » font tout pour en dissimuler la violence.
“Si les Chinois se mettaient à consommer
des produits laitiers, et les Indiens
de la viande, ce serait un tremblement
de terre pour l'agriculture mondiale.”
Il y a aussi les risques pour la santé d'une surconsommation de viande rouge, charcuteries industrielles et autres produits transformés : maladies cardio-vasculaires, obésité, diabète et bien sûr cancers... « Les études sont nombreuses et concordantes, constate Nicolino, mais les esprits ne sont pas mûrs pour l'entendre. Comme à la fin des années 60 face au tabac, quand coexistaient le cow-boy Marlboro et les premiers cris d'alerte. » Car la demande explose, accompagnée par la prolifération d'exploitations hors-sol à travers le monde, et en particulier en Asie. De 71 millions de tonnes en 1961, la production de viande a atteint 284 millions de tonnes en 2007. La consommation globale, elle, a doublé en quarante ans. Dans les pays en développement, elle a même doublé dans les seules vingt dernières années ! « Partout, l'augmentation des revenus s'accompagne de celle de la consommation de viande, ce qui est une bonne nouvelle pour les pays pauvres. L'événement planétaire de ces vingt dernières années, c'est la poule au pot du Chinois ! » résume Bruno Parmentier, auteur de Nourrir l'humanité. Nos 15 millions de cochons français ne pèsent plus grand-chose face à leurs 489 millions de cousins chinois. Et que dire des 4,4 milliards de poules et des 115 millions de bovins chinois ! « Une grande partie de l'humanité est encore végétarienne, ajoute Parmentier. D'où ces interrogations, essentielles pour notre avenir alimentaire : les Chinois, qui ne consomment pratiquement pas de produits laitiers, vont-ils modifier leurs habitudes ? Les Indiens, pour la plupart végétariens du fait de la croyance hindoue en la réincarnation, vont-ils un jour devenir carnivores ? Si c'était le cas, ce serait un tremblement de terre pour l'agriculture mondiale. »
La croissance actuelle du consumérisme carné donne déjà un avant-goût des conséquences en chaîne pour l'humanité. A commencer par la multiplication des virus, deux tiers des affections humaines provenant des animaux. Selon Bruno Parmentier, « les conditions sont réunies pour que l'élevage, en particulier de volailles et de porcs, connaisse des crises sanitaires croissantes, notamment en Asie : grande densité de population, développement accéléré des élevages à proximité des habitations, faible système de contrôle sanitaire, conditions de transport et chaînes du froid approximatives... ». Mais, surtout, « produire » (car impossible de parler d'« élevage » dès lors qu'il s'agit d'infrastructures ultra intensives et souvent hors-sol) de la viande à grande échelle demande des ressources vertigineuses : selon la FAO, la production de protéines animales engloutit 70 % des terres agricoles, plus de 30 % des terres émergées et 45 % de l'eau mondiale. Bien que le nombre d'affamés dépasse le milliard (et augmente chaque année de 50 millions), la majeure partie du maïs et du soja sert à nourrir cochons, vaches et poulets. Et si la forêt amazonienne disparaît comme peau de chagrin, c'est d'abord au « profit » de l'élevage. « A destination du marché intérieur brésilien, qui a vu la consommation de viande multipliée par quatre entre 1979 et 1997, précise le géographe Guillaume Marchand, auteur d'un instructif décryptage de l'"effet papillon" entre consumérisme carné et déboisement. Mais aussi pour la filière d'exportation, qui s'est développée à la demande de l'Union européenne à la suite de la crise de la "vache folle". » Ne manque plus, pour compléter un tableau déjà apocalyptique, « que » la pollution massive des airs, des sols et des eaux (les déjections animales étant 130 fois supérieures en volume aux déchets des hommes et hautement productrices de résidus d'azote et de phosphore).
Alors, que faire, quand on sait que la production de viande - et celle de lait - s'apprête à doubler d'ici à 2050 ? Devenir végétariens ? « Attention, tempère Guillaume Marchand. En Amazonie, par exemple, le bétail est souvent la seule manière de s'en sortir pour les petits paysans. » Au sud, le bétail reste un moyen de traction et un apport primordial de protéines et de lipides. Au nord, les animaux valorisent des prairies qui captent mieux le carbone que les terres mises en culture. « Choisir le tout-végétarien reviendrait à nier des cultures millénaires, ajoute la sociologue Jocelyne Porcher. N'oublions pas que l'élevage, à la différence des productions industrielles de viande, ne vise pas qu'à produire des aliments. Il nous a permis de construire une relation avec les animaux, depuis le début de la domestication. Et puis, en éliminant la viande, on conforte les industriels agro-alimentaires, qui veulent produire de la viande artificielle par cultures cellulaires et se débarrasser définitivement des animaux ! »
Mieux vaudrait donc revoir la façon dont la viande est produite. Promouvoir une agriculture et un élevage « écologiques », relocalisés, plutôt qu'intensifier toujours plus nos modes de production. Et, surtout, convaincre les riches de ne plus se gaver de bidoche. « Voilà le grand enjeu, poursuit Bruno Parmentier, les pays riches seront-ils assez responsables pour s'occuper de leur santé, diminuer leur consommation et permettre à l'humanité de s'en sortir ? » A Gand, en Belgique, on y croit. Depuis mai dernier, chaque jeudi, c'est donderdag veggiedag - jeudi sans viande -, et c'est une première en Europe.
Weronika Zarachowicz
Télérama n° 3118
(1) Côté films, We feed the world, d'Erwin Wagenhofer, et Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Côté livres, les ouvrages de Jocelyne Porcher sur la filière porcine (lire Télérama no 3050), des philosophes Jacques Derrida, Florence Burgat ou Elisabeth de Fontenay, de la scientifique Jane Goodall... A lire Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde, de Fabrice Nicolino, éd. Les liens qui libèrent, 2009, 386 p., 21 €. « La "connexion hamburger" appliquée à l'Amazonie brésilienne », de Guillaume Marchand, in Confins, revue franco-brésilienne de géographie, no 5, 2009. Le Massacre de l'Amazonie, juin 2009, www.greenpeace.org Journée mondiale de l'alimentation, le 16 octobre 2009. www.fao.org/getinvolved/fr/
15 octobre 2009
Attention séances fission
Déchets, le cauchemar du nucléaire
par arte
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Dossier
Le nucléaire, sujet tabou |
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Attention séances fission
LE FIL TéLéVISION - Si le nucléaire est négligé par les JT et éludé par les politiques, ses zones d’ombre et ses dangers suscitent des documentaires et des enquêtes souvent remarquables. Dont l'élaboration est la plupart du temps périlleuse. Nous avons décidé de creuser ce sujet tabou. Un premier tableau, puis un retour sur quatre films fort intéressants disponibles en VOD ou en DVD. Prudence, prudence, vous entrez dans un gros dossier…
Est-ce une réaction en chaîne qui touche la télévision ? Depuis un an, enquêtes et documentaires bombardent de questions cruciales un des domaines les plus tabous de notre société : le nucléaire. Tous sont porteurs d'informations capitales, tous excellents dans des styles différents. Mardi 13 octobre, Arte diffuse Déchets, le cauchemar du nucléaire, enquête magistrale – et internationale – sur le talon d'Achille de cette industrie pas comme les autres, menée par le réalisateur Eric Guéret et la journaliste de Libération Laure Noualhat. Il y eut auparavant un portrait sensible de La Hague et de ses habitants : Au pays du nucléaire, d'Esther Hoffenberg (sur France 2) ; une inquiétante plongée dans la maintenance des centrales en compagnie de ses intérimaires : RAS, nucléaire, rien à signaler, du Belge Alain de Halleux (sur Arte) ; les insolubles problèmes que pose le démantèlement d'un petit réacteur : Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s'éteindre, de Brigitte Chevet (sur France 3). Il y aura bientôt Alerte nucléaire sur France 3, à propos des risques d'accident. Mais c'est sans doute le numéro de Pièces à conviction, Uranium, le scandale de la France contaminée qui a fait le plus parler de lui en février dernier, provoquant la colère d'Areva (1).
De l'extraction du minerai (Niger, la bataille de l'uranium, sur France 5) au démantèlement des centrales en passant par leur exploitation et la gestion de leurs déchets, le tour d'horizon est complet, fouillé. On est très loin de la légèreté dont font preuve les journaux télévisés. Quand EDF lance un grand emprunt ou annonce une augmentation de ses tarifs, jamais les choix énergétiques de la France ne sont questionnés. On parle d'« investissements » sans préciser qu'il s'agit de construire des réacteurs EPR et de racheter des centrales étrangères. On euphémise à tout va (les centrales deviennent des « installations »), jusque dans les images puissantes et rassurantes de tours de refroidissement vues du ciel. Même cécité lorsque l'électricité est exonérée de la taxe carbone. Au mieux, on précise qu'« elle est considérée comme une énergie non polluante », images d'éoliennes et de panneaux solaires à l'appui... alors que 80 % de notre électricité est produite par le nucléaire (record mondial) !
Qui pouvait imaginer le déni dans lequel
vivent la plupart des habitants du Cotentin,
région la plus nucléarisée du monde ?
La négligence des JT peut s'expliquer par leur forme contrainte. Mais comment justifier l'ignorance des politiques ? En 2007, lors du débat télévisé entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, chacun des deux candidats proféra des énormités sur le sujet (pointées sans pitié dans Déchets, le cauchemar du nucléaire). A l'indigence de l'info et à l'ignorance des politiques semble répondre le fatalisme du public... Qui savait, avant d'avoir vu La France contaminée, que deux cents mines d'uranium furent exploitées dans l'Hexagone ? Qui pouvait imaginer le déni dans lequel vivent la plupart des habitants du Cotentin, région la plus nucléarisée du monde ? Quelqu'un avait-il idée du coût faramineux et des impasses techniques du démantèlement des centrales ? Des risques que la politique du moindre coût fait courir à la sûreté des réacteurs ? Et pourquoi si peu de gens ont-ils participé au débat public sur l'EPR ? Le tabou du nucléaire, mis en évidence par l'ethnologue Françoise Zonabend dans un travail pionnier auprès des habitants de La Hague, aurait-il gagné toute la société ?
Pour les réalisateurs, s'attaquer à ce tabou ne fut pas aisé. D'abord parce que, témoigne Esther Hoffenberg, « personne ne vient vous chercher pour faire un film sur ce sujet » – sauf Arte, qui jouit d'une grande liberté du fait de son statut transnational. Ensuite parce que le sujet est difficile à représenter : la radioactivité est invisible, pas comme une marée noire. Enfin parce que les lieux sont très protégés. Romain Icard, auteur de La France contaminée, en a fait l'expérience : « Avec une carte de presse, vous pouvez sans problème filmer devant l'Elysée. Mais si vous sortez une caméra devant la clôture d'une centrale, la gendarmerie est là dans les deux minutes. »
Résultat, la plupart disent avoir développé une certaine « parano » lors de leur enquête. Ils emploient même des mots étranges pour qualifier l'industrie nucléaire et ses pratiques : « lobby », « secte », « pieuvre », « consanguinité », « manipulation », « propagande », « culte du secret »... Aurions-nous affaire à d'acharnés activistes antinucléaires adeptes de la théorie du complot ? Tout le contraire : c'est leur approche pragmatique, équilibrée qui fonde leur travail. « Nous n'avons pas réalisé un film militant, dit Eric Guéret. Nous nous appuyons sur une enquête scientifique. » Celle-ci a été réalisée par la Criirad (Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité), comme celles de Romain Icard dans La France contaminée et de Brigitte Chevet à Brennilis. Esther Hoffenberg, elle, a fait appel à l'Acro, l'Association pour le contrôle de la radioactivité de l'Ouest, animée par des scientifiques qui militent pour une information indépendante, mais affichent la plus stricte neutralité sur le choix de l'énergie nucléaire.
« Neutralité » ? « Indépendance » ? Des gros mots dans l'univers du nucléaire où, si l'on n'est pas « pro », on est forcément « anti ». « Poser des questions, c'est déjà être subversif », témoignent en chœur Laure Noualhat et Esther Hoffenberg. Dans le film de cette dernière, la physicienne Monique Sené constate : « Choisir de devenir expert indépendant revient à sacrifier sa carrière. » Déjà, dans les années 80, La Presqu'île au nucléaire, le livre de l'ethnologue Françoise Zonabend, se heurta à une indifférence irritée. Que venaient faire les sciences humaines (et une femme !) au milieu de nos prouesses technologiques (tellement viriles) ? En 1994, son film (2) fut même l'objet d'une campagne de dénigrement, et sa personne directement visée. Même procès d'intention contre le professeur Jean-François Viel, qui mit en évidence un surcroît de leucémies près de l'usine de retraitement de déchets de La Hague.
“Parler du nucléaire,
c'est toucher le zizi du président.”
Pourquoi les défenseurs de cette industrie sont-ils si chatouilleux ? Alain de Halleux fournit une réponse très imagée : « Parler du nucléaire, c'est toucher le zizi du président. » A l'origine, le développement du nucléaire fut un secret d'Etat. La création du Commissariat à l'énergie atomique (CEA) par le général de Gaulle, en 1945, puis le développement de la filière française répondaient à de nobles ambitions : assurer le rayonnement de la France et procurer le bien-être social. En dotant le pays d'un arsenal nucléaire et d'une technologie exportable, le très nationaliste CEA redorait le blason d'un pays affaibli par la perte de l'empire colonial. En construisant des centrales à tour de bras, EDF tout juste nationalisée fournissait aux Français une électricité abondante et bon marché. Se mit donc en place un régime « technopolitique » – des choix technologiques dictés par des objectifs politiques. Mais opérés par des techniciens. En l'occurrence, les ingénieurs du corps des Mines, élite de l'élite, minorité des minorités, qui perpétue l'immense pouvoir que représente la maîtrise de l'énergie en occupant tous les postes clés : autorités de contrôles, industries (Areva, EDF), ministères, enseignement supérieur. Et bien sûr présidence de la République où, depuis de Gaulle, tout se décide dans la plus grande opacité.
Nous ne sommes plus dans les années 50. L'industrie nucléaire, bien plus qu'à la grandeur de la France, travaille à gagner des parts de marché, à réaliser des profits... et à sa reproduction. Par ailleurs, la catastrophe de Tchernobyl et l'émergence du principe de précaution obligent à imaginer le pire. Mais la nucléocratie, elle, n'a pas bougé. Voilà donc le « lobby » auquel se sont frottés les auteurs des enquêtes. Et auquel ils risquent de ne plus s'attaquer : « On est fichés », « on a un casier », disent-ils. Réaliser un film un tant soit peu critique sur le nucléaire et sa gestion ne pardonne pas.
Les « pros » et les « antis » On y revient toujours. Cette irréductible opposition rend le débat impraticable. Ce n'est peut-être pas un hasard. Confiner la critique à des cercles militants (qui aiment à se l'accaparer) fait certainement l'affaire de ceux qui préfèrent éviter la discussion. Jacques-Emmanuel Saulnier, porte-parole d'Areva, s'en défend : « On ne choisit pas ses adversaires », répète-t-il en évoquant « le lobby antinucléaire. D'ailleurs, nos opposants nous aident à progresser dans le domaine de la transparence ». Et de la communication, aussi. Car Areva est très bien rodée pour répondre aux attaques des « antis » (Greenpeace ou le réseau Sortir du nucléaire). En revanche, quand des journalistes soulèvent des questions jamais formulées, dans La France contaminée (sur les déchets miniers) ou dans Déchets, le cauchemar du nucléaire (sur le retraitement), la grande machine à communiquer se trouve prise au dépourvu.
Reconnaissons cependant à Areva le mérite de la franchise. Comme son ancêtre le CEA, elle assume son rôle politique. « Si nous réalisons des campagnes de publicité, c'est parce que le grand public est notre client politique : tout le monde a une opinion sur le nucléaire », explique Jacques-Emmanuel Saulnier, dont la fonction – porte-parole – est plus courante dans les gouvernements ou les partis que dans les entreprises. Pour travailler à l'acceptation citoyenne de leur technologie, EDF et Areva se donnent les moyens. La première dépense pas loin de 100 millions d'euros en achat d'espaces publicitaires chaque année. Le budget de communication de la seule usine Areva de La Hague s'élève à 2 millions d'euros par an. Par comparaison, Déchets, le cauchemar du nucléaire, fruit de longs mois d'enquête, énorme investissement pour Arte, n'a coûté que 550 000 euros...
Des belles affiches d'Areva sont envoyées
dans les collèges sans que les enseignants
aient rien demandé…
Les moyens sont financiers mais aussi rhétoriques : occultation, dénégation, banalisation, euphémisation. L'occultation, ce sont les plaquettes d'information restées dans les armoires des mairies pour ne pas effrayer les populations, comme le montre Brigitte Chevet à Brennilis. C'est affirmer que les risques sont maîtrisés sans jamais évoquer la nature de ces risques. La dénégation, c'est le fameux nuage de Tchernobyl bloqué à nos frontières. La banalisation, c'est comparer les dangers de la radioactivité avec ceux du tabac... ou du « sel de cuisine » !!! C'est affirmer que la production de déchets nucléaires s'élève à moins d'un kilo par habitant et par an... comme s'il s'agissait d'un kilo d'épluchures de patates ! L'euphémisation, c'est présenter le nucléaire comme une énergie « durable » – les ressources en uranium sont-elles donc inépuisables ? –, c'est parler de « recyclage » au lieu de retraitement, alors que l'enquête diffusée mardi sur Arte le révèle : 90 % du combustible « recyclé » n'a pour l'heure trouvé aucun emploi... « Les communicants se comportent comme des gendarmes du langage », note Esther Hoffenberg, également inquiète du fait qu'ils visent spécialement le jeune public. Tandis que les manuels scolaires préoccupés de réchauffement climatique célèbrent l'énergie qui a assuré l'indépendance énergétique de la France, des belles affiches d'Areva sont envoyées dans les collèges sans que les enseignants aient rien demandé, des partenariats sont noués avec des publications destinées aux enfants ou aux ados (Mon quotidien, Les Clés de l'actualité) pour y glisser les mêmes « informations »...
Alors, « pro » ou « anti » ? « Ce n'est pas la question, on est tous ensemble dedans », résume
Esther Hoffenberg. A défaut de résoudre les questions anthropologiques
que posent son irréversibilité, ses déchets qu'il faudra surveiller
pendant des centaines et des milliers d'années, il est urgent de faire
du nucléaire un objet du débat politique. De relever le défi de la
démocratie.
Déchets, le cauchemar du nucléaire
envoyé par arte. - Regardez les dernières vidéos d'actu.
Et aussi :
“Uranium : le scandale de la France contaminée”, dans “Pièces à conviction”
“RAS, nucléaire : rien à signaler”, d’Alain de Halleux
“Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s'éteindre”, de Brigitte Chevet
“Au pays du nucléaire”, d’Esther Hoffenberg
Samuel Gontier
Télérama n° 3117
(1)
Tandis qu'EDF s'occupe de l'exploitation des centrales, Areva
(émanation du Commissariat à l'énergie atomique auparavant dénommée
Cogéma) gère l'extraction et la transformation du minerai, construit
des réacteurs et assure le retraitement des déchets. A lire Déchets, le cauchemar du nucléaire, de Laure Noualhat, éd. Arte Editions /Le Seuil. Le Rayonnement de la France, énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale, de Gabrielle Hecht, éd. La Découverte, 2004.
(2) La Hague, le nucléaire au quotidien, réalisé avec Paule Zajdermann et diffusé sur Canal+.
A voir
Déchets, le cauchemar du nucléaire, Arte, mardi, 20h45 (disponible en DVD chez Arte Editions). Le site d’Arte consacré à ce documentaire.
04 août 2009
Le tableau (noir) de l’inégalité des chances
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Enquête à l’école
Liberté, inégalités, fraternité |
Le tableau (noir) de l’inégalité des chances
LE FIL IDéES - Force est de constater que, dans notre système scolaire, le fossé entre les élèves se creuse de plus en plus en fonction de leur milieu d'origine. L'école de Jules Ferry a-t-elle vécu ? Enquête entre les murs.
Des écoliers de la Goutte d'or, Paris. - Michael Zumstein / Oeil public pour Télérama
SUR LE MEME THEME
Le journaliste Louis Maurin : “Face aux inégalités, nous avons besoin d’une solidarité nationale” 24 juin 2009
Elitisme et inégalités : les deux mamelles de l’école française ? 12 mars 2009
Quand on y pense, il n'a pas tort, Jamel Debbouze : « Un Arabe à la tête du musée du Louvre, ça fait rêver... mais quelle utopie ! » Il a lâché ça un soir de mai où l'on fêtait le mariage de la culture et de la diversité, sur la scène du Théâtre du Rond-Point, à Paris. Tout ce que la République compte d'huiles politiques – Jacques Chirac, Xavier Darcos, Rachida Dati, Michel Barnier, Fadela Amara – faisait brochette au premier rang. Jamel a rajouté le vinaigre. Parce que la France – et d'abord ses élus – a beau répéter depuis trente ans que la lutte contre les inégalités devant le savoir et la culture est une priorité, elle échoue, réforme après réforme, à combler l'écart entre une « élite » majoritairement issue des classes aisées et des élèves en difficulté venant des familles les plus démunies. Le verdict est sans appel : « Le poids de l'origine sociale des élèves sur leurs performances est près de deux fois plus fort en France qu'en Islande, en Finlande ou en Corée du Sud, expliquent les sociologues Christian Baudelot et Roger Establet dans L'Elitisme républicain. Les enfants d'origine populaire sont davantage pénalisés à l'école en France que dans d'autres pays. »
Sait-on que les fils et filles de cadres supérieurs ont 2,9 fois plus de chances que les enfants d'ouvriers d'avoir le bac et huit fois plus d'obtenir un bac S ? Qu'ils sont quatre fois plus représentés à l'Ecole nationale d'administration (ENA) qu'ils ne le sont dans la population active – et les enfants d'ouvriers huit fois moins ? Que 84 % des élèves des sections pour jeunes en difficulté au collège sont issus des catégories sociales défavorisées ? Oui, on sait tout cela : il y a quarante-cinq ans, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron soulignaient déjà, dans Les Héritiers, le rôle primordial de l'origine sociale dans la réussite des étudiants. Quatre décennies plus tard, l'école républicaine n'a toujours pas mis fin à la ségrégation sociale. Un fiasco que Carole Diamant, professeur de philosophie au lycée Auguste-Blanqui de Saint-Ouen et pionnière des fameuses conventions que Sciences-Po a passées avec les lycées des Zones d'éducation prioritaire (ZEP), a du mal à digérer : « C'était une belle idée, l'école républicaine égalitaire de Jules Ferry... mais une idée faite pour la société qui l'a vue naître, à la fin du XIXe siècle. La société a changé, l'école n'a pas suivi. Aujourd'hui, elle fait encore semblant de croire à l'égalité des enfants, mais je n'y crois plus. Car elle produit la pire des attitudes discriminatoires : la discrimination des enfants à 5 ans, à 7 ans ! » C'est vrai : les écarts de niveau scolaire suivant l'origine sociale sont déjà importants à l'entrée au CE2.
Vite, des coupables ! Et d'abord les profs, fermés aux réformes ; et les parents, qui contournent habilement les contraintes de la carte scolaire ; et puis les ministres, de gauche comme de droite, incapables de trouver la clef ; et bien entendu les familles d'immigrés, pas fichues de parler français à la maison. N'oublions pas les programmes, inadaptés à notre société, ni ladite société, qui fait passer les forts en thème pour de méchants losers dans les cours de récré. Tous coupables ? « La situation est trop grave pour qu'on puisse dire simplement : "C'est la faute du ministre" ou de qui que ce soit d'autre, répond Christian Baudelot. Le premier responsable, c'est d'abord un état d'esprit : cette certitude bien française qu'on a toujours raison contre tous, qui nous conduit à refuser le jeu des comparaisons internationales parce que celles-ci nous sont défavorables et nous empêche de changer de cap. » Rigide, la France. Première en rhétorique mais passable en travaux pratiques. Ça se voit sur son bulletin : « Les résultats [...] ne sont pas brillants, poursuit Baudelot. Non seulement la France compte un taux très élevé de jeunes en échec, mais elle ne parvient pas à fournir des élites assez étoffées pour répondre aux besoins de la nouvelle donne économique. En somme, elle n'est ni juste ni efficace. »
Les universités françaises n'accueillent
aujourd'hui que 11 % d'enfants d'ouvriers
contre 30 % de cadres supérieurs.
Le jugement est dur. La sécheresse des statistiques ne rend évidemment pas compte des moyens humains et financiers engagés depuis trente ans pour réduire les inégalités dans les zones sensibles. Des moyens encore renforcés ces dernières années, soutient l'entourage de Xavier Darcos – avec « plus de 1 million d'euros donnés aux ZEP en sus des montants standards reçus par tous les établissements du secondaire ». Ce qui se traduit par « des classes avec moins d'élèves et des enseignants mieux payés, bref des mesures qui visent à rééquilibrer les chances des élèves issus de milieux défavorisés ». D'autant que se greffe « la volonté d'attaquer le mal par la racine – les petites classes – en offrant aux écoliers en difficulté deux heures hebdomadaires de remise à niveau ». Fort bien. Mais combien pèsent ces mesures, auxquelles s'ajoutent d'ailleurs d'autres réformes intéressantes, comme l'enseignement de l'histoire des arts dès le primaire ? Les inégalités, en effet, pèsent un âne mort. Simple question : les universités françaises n'accueillent aujourd'hui que 11 % d'enfants d'ouvriers contre 30 % de cadres supérieurs : peut-on réduire l'écart ? De combien, et en combien de temps ? On ramasse les copies dans trois heures.
L'école a, bien sûr, des circonstances atténuantes : « C'est injuste de balancer en vrac cet échec, en le comparant au prétendu "âge d'or" d'une école qui intégrait tout le monde, déclare Nathalie Broux, professeure de français au lycée Jacques-Feyder d'Epinay-sur-Seine. Quand on compare, il faut le faire "toutes choses égales par ailleurs". Or, il a bien changé, en cinquante ans, le fils de paysan transformé en cadre par son instituteur. Il y a eu la décolonisation, l'immigration, le rétrécissement comme peau de chagrin de l'agriculture et de l'industrie, et la volonté d'amener 80 % d'une classe d'âge au bac. On est dans un autre monde... » Sans doute. Mais « toutes choses égales par ailleurs », affirment Baudelot et Establet, d'autres pays font mieux que la France. La Finlande, par exemple, ou la Corée du Sud. Des pays qui ont fondé leur enseignement sur une philosophie et des méthodes qu'on ne peut sans doute pas importer en bloc, mais dont on pourrait mieux s'inspirer. En Finlande, les élèves sont moins nombreux dans les classes et ne sont pas jugés les uns par rapport aux autres mais toujours par rapport à eux-mêmes. Et quand un écolier décroche, il est pris en main individuellement, remis en selle sans attendre. Le système scolaire français, lui, repose sur l'idée qu'il faut sélectionner les élites le plus tôt possible, en notant, en classant, en faisant redoubler. Le redoublement ? « Il amplifie les inégalités sans améliorer les résultats », tranchent les auteurs de L'Elitisme républicain. Et l'évaluation précoce enfonce les écoliers en difficulté. La France rattrape-t-elle au moins, par une élite brillante et nombreuse, le volume inquiétant de l'échec scolaire ? « Hélas, trois fois hélas ! Il n'en est rien », regrettent Baudelot et Establet. La faute à « une société où l'on continue de croire que les intérêts de l'élite ne sont pas ceux de la masse, alors que, partout ailleurs, tout porte à penser que l'élite est bonne, novatrice et abondante si la masse est bien formée, et l'échec, le plus rare possible ».
« Pourquoi voudriez-vous qu'un personnel politique issu du sérail, distingué par le système de sélection et de classement qui prédomine ici, ait le courage de remettre en cause ce système qui l'a fait roi ? demande Nathalie Broux. Les ministres, les inspecteurs généraux se sont battus pour sortir du lot grâce aux concours, ils ne voient pas ce qui cloche fondamentalement avec la machine. Du coup, l'école, qui fabrique de la conformité sociale et intellectuelle (même si elle ne fait pas que cela !), n'a jamais repensé son propre code, ses compétences, son mode de recrutement. J'ai signé pour quarante-deux ans sans qu'on me demande pourquoi j'avais envie d'être prof ou comment je voyais les ados. Vous connaissez d'autres métiers où ça arrive ? » Peu de professeurs semblent croire au grand soir ou à l'homme providentiel pour en finir avec les inégalités. Au fil des réformes apparaît l'image d'« un navire sans capitaine qui menace sans cesse de couler, faute de gouvernail, lâche Carole Diamant, avant d'ajouter : Dans ce presque naufrage, on trouve pourtant des centaines d'individus qui refusent de sombrer. Chacun à leur manière, ils donnent des petits coups de rame qui permettent d'éviter l'iceberg. Et c'est bien comme cela que le "système" sera transformé : de l'intérieur, à petits coups de rames, et non de l'extérieur, par une "révolution". Les bonnes volontés ne manquent pas. »
“La France n'est pas la Suède, qui s'est fixé
l'égalité des chances pour principe
il y a trente ans et n'en a plus bougé.”
Les barreurs non plus, qui cherchent de nouvelles voies pour sortir les plus fragiles de la galère scolaire. Façon Richard Descoings, directeur de Sciences-Po, qui fut un des premiers à croire qu'on pouvait marier justice et efficacité. Ou à la manière d'une école de commerce comme l'Essec, avec ses programmes de tutorat « Pourquoi pas moi ? », et de dizaines d'autres écoles aujourd'hui, qui donnent un coup de pouce aux enfants issus de quartiers sensibles. Partout, ça bouge. Mais ces programmes bénéficient surtout aux meilleurs élèves et n'empêchent pas cent cinquante mille adolescents d'être éjectés chaque année du bateau sans diplôme ni qualification... et souvent sans comprendre ce qu'il leur arrive : « A l'école, soit tu es apte, soit on te marginalise, juge David, étudiant à l'Ecole de la deuxième chance, à Paris. Moi, j'étais un peu trop dans mon monde pour me plier aux rythmes et aux méthodes de travail imposés au collège, et je me suis vite senti dériver. A la fin de la troisième, on m'a proposé de rejoindre un lycée technique, ce qui n'avait jamais été mon désir. Jamais on ne m'a proposé de méthodes adaptées à ma façon d'être et d'apprendre. » Jusqu'à ce qu'il entre à l'Ecole de la deuxième chance (E2C). Une fondation créée en 1997 par Edith Cresson, alors commissaire européenne chargée de la science, qui aide près de cinq mille jeunes à s'intégrer professionnellement et socialement. Avec une approche radicalement différente : « Puisqu'on recueille les "ratés du système", c'est-à-dire ceux que l'institution scolaire a exclus avec ses méthodes propres, autant explorer d'autres façons de faire », explique Olivier Jospin, directeur de l'E2C de Paris. Ici, on pratique le parcours individualisé en maths, français et informatique. Et l'on est attentif à la singularité de chacun, « parce que tous les élèves ont une histoire compliquée, raconte Jospin. En entrant ici, ils nous disent : "Ne faites pas comme les autres, ne me discriminez pas. Comprenez le milieu d'où je viens - l'absence de bibliothèque dans l'appartement de mes parents ou même de bureau où je puisse travailler" ».
Bibliothèque ? Bureau ? Visites de musée le week-end ? Il y a quarante ans, Bourdieu et Passeron ont donné un nom à tout cela : le capital culturel. Un capital « qui dote très tôt l'enfant de prédispositions à l'apprentissage scolaire », rappelle Christian Baudelot, et qui se révèle plus important encore que les revenus du foyer dans la réussite à l'école. D'une famille à l'autre, le fossé est cruel. Et l'école ne parvient pas à le combler : « C'est peut-être même là que s'exerce la plus grande violence symbolique, regrette Nathalie Broux. Pour nos élèves, la "culture" est souvent synonyme de coutumes ou de folklore, et celle dont nous parlons – et comme l'entend Télérama – est un "truc trop bizarre", comme ils disent, bourgeois et parisien. Ils n'osent pas se l'approprier. Mon défi est justement qu'ils la considèrent comme la leur. Et pour cela ils doivent être initiés, comme je l'ai moi-même été. » Nathalie Broux dispose, dans cette délicate entreprise, du soutien de la Fondation Culture et diversité, qui dresse des ponts entre les collégiens de ZEP (cent dix établissements concernés, tous choisis par l'Education nationale) et les métiers de la culture, grâce à des partenariats avec la Femis, l'Ecole du Louvre, les écoles supérieures d'art... Il faut d'abord informer. « Pour mille raisons - à commencer par l'autocensure -, la plupart des élèves ne connaissent même pas l'existence des écoles ouvrant aux professions culturelles, explique Eléonore de Lacharrière, chargée de mission à la fondation. On vient donc leur expliquer ce qu'on y fait, comment se passe le concours et quels sont leurs débouchés professionnels. » Viennent ensuite les stages « égalité des chances », six jours pris sur les vacances scolaires, qui permettent aux ados de se familiariser avec les codes de cet univers et de multiplier ainsi leurs chances d'y accéder.
Comme Fimalac, la société de notation boursière d'où émane Culture et diversité, plusieurs entreprises ont décidé d'investir dans la (ou les) cité(s). Un engagement pas forcément désintéressé, puisque ces dons font l'objet d'une défiscalisation. Qui fleure bon le paternalisme chrétien et la mauvaise conscience d'une société plus dure que jamais, jugent certains ; et qui sont bien la preuve que l'Etat se décharge de ses devoirs - y compris scolaires - sur le privé, soulignent d'autres. Pourtant, des conventions ZEP aux Ecoles de la deuxième chance, du Paris de la diversité aux ateliers Culture et diversité, et des coups de rame des profs de ZEP aux coups de gueule de Jamel Debbouze, une chaîne se dessine. Une rumeur face au scandale des inégalités. Des actions individuelles ou collectives, fatiguées des vains refrains sur l'Ecole de la République entonnés par chaque nouvelle majorité. Le consensus enfin sur la question scolaire ? « La France n'est pas la Suède, qui s'est fixé l'égalité des chances pour principe il y a trente ans et n'en a plus bougé », explique Nathalie Mons, experte auprès de la Commission européenne sur les méthodes d'analyse internationale des politiques éducatives. Mais ces rameurs souquent ferme. Et pourraient bien, à force de lutter contre des courants injustes, sortir l'école du pot au noir.
Olivier Pascal-Moussellard
Télérama n° 3102
A lire
L'Elitisme républicain, de Christian Baudelot et Roger Establet, éd. du Seuil, 118 p., 10,50 €.
Les Héritiers, de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, éd. de Minuit, 192 p., 11,90 €.
Les Nouvelles Politiques éducatives : la France fait-elle les bons choix ?, de Nathalie Mons, éd. PUF, 202 p., 19 €.
voir aussi : Observatoire des inégalités
02 août 2009
L'homme sans empreinte
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La vie d'un…
Flamand vert |
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L'homme sans empreinte
LE MONDE BOUGE - On le surnomme “Low Impact Man”. Steven Vromman, belge, 48 ans, est en pleine décroissance. C’est-à-dire qu’il prouve qu'on peut bien vivre sans épuiser la nature. En réduisant sa consommation, et donc son empreinte écologique. Nous avons rendu une petite visite à ce citoyen de la Terre. Tiens, il a pas la télé…
Patience… dans cinq heures, les patates auront fini de
cuire dans la boite magique… pleine de foin. - Photo : Ezequiel
Scagnetti / Reporters REA
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Entre Bruxelles et Gand, le train ballotte et nous aussi. Quelque part, dans le quartier de Sint-Amandsberg, Steven Vromman, 48 ans, connu sous le nom de « Low Impact Man », innove à sa manière. Depuis un an, ce Flamand vert délarde joyeusement son existence pour réduire son impact écologique. A quoi ressemble-t-il ? A un ours tapi dans une caverne éclairée à la bougie ? Un néohippie ? Un écologiste high-tech entouré de chanvre et d'éoliennes, qui se soulage dignement dans la litière de ses toilettes sèches ?
Voilà l'antre. L'immeuble est bas, sans âme. Porte anonyme. On toque, toque, toque. Boucles blondes, teint rose, visage sportif de petit prince du plat pays monté sur baskets, Steven Vromman nous accueille avec un sourire, mais sans tongs, ni pancho, ni barbe fleurie. Loft dénudé de mâle célibataire, avec plafond, toit, murs et rien d'autre à rapporter, sauf un piano demi-queue curieusement recouvert d'un drap. Au premier coup d'oeil, aucune innovation écologique. Vromman a peu de ressources. Locataire, il se dépouille avec les moyens du bord.
« Café ? ». Il tutoie d'emblée et conte son histoire belge avec un accent des Flandres qui persille la langue de Proust d'intonations bataves. Avant de décroître, il bûchait pour l'ONG Ecolife. Un jour, à bout de cernes, il se pose la question risquée du quadra surmené : « Qu'est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? » Le 1er mai 2008, il s'invente une réponse frugale : dorénavant, il marchera le plus délicatement possible sur la planète pour réduire au minimum son empreinte écologique. L'empreinte écologique ? Un outil inventé au début des années 90 pour mesurer l'impact de nos activités de primates évolués sur la nature. Elle se conjugue en « hectare global » et correspond à la surface nécessaire au mode de vie d'une personne pour produire sa nourriture, les biens qu'elle consomme et pour absorber ses déchets. Le Belge moyen, comme le Français, a besoin de 5,1 hectares pour vivre d'iPhones, de viandes rouges et de vols longs courriers. Or il n'y a sur Terre que 1,8 hectare de terre disponible par tête de pipe. Aujourd'hui, après quatre saisons spartiates, Vromman a atteint son but et réduit son empreinte à 1,6 hectare ! « Tout le monde peut le faire, dit-il. Deux milliards de personnes vivent déjà ainsi en Afrique et en Asie. »
Vromman a réinventé l’eau froide.
Mais il avoue deux bains en un an.
Après le marathon de Bruxelles
et un voyage de 14 heures en bus.
Vromman s'est d'abord débarrassé des objets gourmands : télé, aspirateur, micro-ondes, bouilloire électrique. Ensuite, il a réinventé l'eau froide. Pendant un an, il s'est lavé au gant avec de l'eau à peine tiédie dans une casserole. Il avoue deux bains en un an. Après le marathon de Bruxelles et un voyage de quatorze heures en bus. Il a conservé frigo, ordinateur, lave-linge et téléphone portable. « Vous voyez qu'on n'est pas obligé de retourner à l'âge de pierre ! », dit-il. Pour les toilettes, point de litière : il collecte de l'eau de pluie dans la cour. Un seau sert de chasse. L'hiver, quand l'eau de pluie gèle dans les cuves, les envies sont moins pressantes. Mi-spartiate, mi-père de famille, Steven consent à rallumer le chauffage quand ses enfants, élevés en garde alternée, sont là. Et quand le givre cristallise sur les fenêtres, il maintient la température à 15 °C (17 °C quand les enfants sont bleus). L'une de ses plus belles innovations pour résister au froid ? Le pull.
Le locataire a aussi opéré quelques menus travaux dans son ex-atelier mal isolé.
Il a tapissé des pans de mur de papier alu (jusqu'à 30 % de pertes
évitées), installé de lourds rideaux aux fenêtres, des films plastique
devant d'autres. Il a aussi remplacé les ampoules classiques par des
LED emmêlées dans un navrant réseau de fils qui pendouillent. On ricane
gentiment devant l'ampleur des travaux. Low impact man ne sourcille pas
: « Pour gagner la partie, il faut multiplier les petites victoires. »
Nous marchons sur l'une d'entre elles. Sous nos pieds, dix centimètres
d'épaisseur de bouchons de liège broyés recouverts de planches de bois.
Chez Vromman, le pied se promène tout nu sans craindre le rhume.
Notre “low impact man“ est passé de 125 kg de déchets annuels à 12 ! - Photo : Ezequiel Scagnetti / Reporters REA
Low Impact Man possède quelques objets improbables qu'il aime dévoiler aux journalistes de passage (ils sont nombreux). Un lecteur MP3 à manivelle (made in China) ou un vélo bricolé qui produit de l'électricité : « C'est un instrument pédagogique. Pour me fournir en énergie avec ce vélo, il faudrait pédaler huit heures par jour ! » On s'assoit autour d'une table en bois blanc. Il ouvre un cahier couvert de chiffres et de courbes. Steven compte, recompte et décompte. En permanence. Les courbes sveltes dessinent sa victoire sur la cellulite énergétique. Il a consigné tous ces chiffres sur un blog qui lui a valu une belle médiatisation. Consommation en chauffage : 7 500 kilowattheures contre 17 600 pour le Belge moyen. Consommation en électricité : 200 kilowattheures contre 1 000. Déchets : 12 kilogrammes en un an contre 165 ! Dans le salon se cache encore une innovation fameuse : la marmite norvégienne. Une boîte en bois qui renferme une magie vieille comme un fjord, mais qui ressemble à une boîte normale. D'ailleurs, c'est une boîte normale. Sauf qu'elle est remplie de foin, de ce foin dont on fait les vaches : « Vous enfermez vos patates chaudes là dedans pendant quatre ou cinq heures et elles finissent de cuire sans utiliser d'énergie ! », s'enthousiasme Vromman.
Low Impact Man veut prouver qu'on peut vivre normalement sans consommer comme un goret. Non, il n'est pas nécessaire d'être un ascète. Il ne conduit plus, sauf son vélo pliable, mais s'est octroyé des vacances avec son pote Thomas. En Suède et en cargo, jusqu'à Göteborg, à 900 kilomètres de là (35 mètres cubes de CO2 dégagés contre 308 en voiture, 385 en train, 505 pour l'avion) (1). Là-bas, il a passé une semaine dans « l'hôtel le plus primitif de Suède », en forêt, sans eau ni électricité. Le pote n'a pas toujours apprécié. « Venez, je vous le présente ». Steven ouvre la porte de l'appartement mitoyen. De son canapé moelleux, Thomas, bouille barbue et chevelue d'amateur de hard-rock avec brioche, nous salue. Chez lui, un écran plat géant, un gros frigo et une profonde empreinte écologique : « Je ne le juge jamais, ça serait stérile, rigole Steven. Il est un peu mon "voisin-témoin", il me rappelle la façon dont les gens "normaux" fonctionnent. » Thomas est occupé et puis, surtout, il commence à ne plus souffrir les visites de journalistes. Belges bien sûr, mais aussi italiens, portugais, espagnols, ils sont venus voir à quoi ressemblaient Low Impact Man et son voisin « normal ».
Une éolienne solaire naine plantée
au bord de l'évier tourne pour faire joli.
La rhubarbe, les lentilles et les salades poussent
pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande.
Retour dans le « low impact loft ». Dans la
cuisine, une éolienne solaire naine plantée dans un jardinet au bord de
l'évier tourne pour faire joli. La rhubarbe, les lentilles et les
salades poussent pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande. Il
faut nourrir les boeufs avant de les transporter pour les tuer et les
manger. En sus, ils pètent. Le coût énergétique est énorme. En
revanche, Vromman se sustente de légumes et de fruits à foison. De
saison. Et locaux. Il a essayé d'arrêter les produits laitiers, mais
sans succès. Il en coûtera aux économistes de lire ce qui suit, mais
c'est la triste vérité : Steven n'achète presque plus rien.
L'hurluberlu récupère, répare ou se fait prêter, sans penser une
seconde au mal que se donnent commerciaux et publicitaires pour lui
revendre son ex-vie : « Moins de biens, plus de liens »,
psalmodie-t-il. Ce dangereux subversif récupère des habits de seconde
main. Au mépris des droits de l'enfant, il offre une nuit à la belle
étoile à son fils pour son anniversaire ou une place de théâtre à sa
fille. Monsieur Petit Impact est aussi membre d'un groupe de troqueurs
rusés : le LETS (Local Exchange Trading System). Cent quarante
personnes qui s'entraident gratuitement. Un vélo à réparer ? Des
rideaux à coudre ? Le réseau répond gratuitement.
Evidemment, pour cautionner de telles pratiques, il
faut raccrocher son individualisme au portemanteau et s'acoquiner avec
d'autres êtres humains. Mais c'est justement le dessein de Steven : «
Les initiatives individuelles comme la mienne sont belles mais
inefficaces à l'échelle de la planète. Il faut créer un groupe, tisser
des liens entre jeunes et vieux, participer ensemble aux mêmes
activités. » Depuis peu, Low Impact Man se rapproche du mouvement des Transition towns,
qui essaime dans les pays anglo-saxons dans le fol espoir de préparer
le monde à l'après-pétrole. Cela fait quatre mois qu'il mobilise son
quartier. Pour les théoriciens des Transition towns, il faut former des communautés dans les quartiers. Commencer petit. Réunir cinq personnes. Projeter un film (par exemple The Power of community : how Cuba survived peak oil,
documentaire de l'Institut Arthur Morgan). Agrandir peu à peu le
cercle. Organiser ensuite un pique-nique dans le quartier. Puis, entre
deux merguez, former des équipes qui planchent sur des thèmes concrets.
L'aménagement de jardins. Les potagers biologiques. Les panneaux
solaires. Pour Steven, c'est sûr, le défi planétaire relève moins de
l'innovation technique que du changement de mentalité : « Nous
allons vivre dans un monde où l'on sera plus fort en communauté que
tout seul. La vraie innovation est à l'intérieur de nos têtes. »
Nicolas Delesalle
Télérama n° 3099
(1)
Le lecteur étonné de voir qu'une voiture rejette plus de C02 qu'un
train aura oublié que le train belge se meut grâce à une électricité
produite par des centrales à charbon.
01 juin 2009
"Oui, le Parlement européen dispose de réels pouvoirs"
| . |
Entretien avec un chercheur
Elections européennes |
Thierry Chopin : “Il faudrait que les citoyens européens puissent peser sur les décisions”
LE MONDE BOUGE - Oui, le Parlement européen dispose de réels pouvoirs, rappelle Thierry Chopin, chercheur europhile. Malheureusement méconnus. Pourquoi l'Europe ne fait-elle plus rêver ? Il nous l’explique dans un entretien.
Thierry Chopin - Jérôme Galland / Aleph pour Télérama
Ainsi donc, la messe est presque dite. Le 7 juin, l'abstention aux élections européennes devrait battre de nouveaux records. Les sondages sont unanimes, et les candidats les plus motivés, comme Alain Lamassoure, eurodéputé sortant UMP, constatent la difficulté à mobiliser pour un Parlement qui est pourtant « la plus importante institution au monde directement élue par les citoyens ». Un Parlement qui dispose aujourd'hui de pouvoirs majeurs, en matière budgétaire ou législative. Qui sait que le président de la Commission européenne est toujours de la même couleur politique que la majorité parlementaire ? Les sceptiques de l'Europe ont donc, par leur vote, le pouvoir d'influer sur la reconduction du très libéral José Manuel Barroso, actuel chef de l'exécutif européen. Alors comment expliquer que l'Europe ait tant de mal à nous passionner ? Comment susciter un intérêt politique pour ce scrutin ? Réponses avec Thierry Chopin, directeur des études à la très europhile Fondation Robert-Schuman et professeur au collège d'Europe à Bruges et à Sciences-Po.
Les sondages prévoient une participation plus faible que jamais. Comment l'expliquez-vous ?
La participation baisse depuis 1979, date de la première élection du
Parlement européen au suffrage universel. La France n'est pas une
exception : on y vote même plus qu'ailleurs : 45,17 % en 2004, contre
44,6 % en moyenne européenne. Le paradoxe, c'est que les citoyens
auraient pu se désintéresser de l'Europe lors de la première phase de
sa construction, quand le Parlement était un simple organe de
consultation dont les membres n'étaient pas élus mais désignés par les
Parlements des Etats membres. Mais à l'époque, les pays fondateurs,
encore marqués par la mémoire du second conflit mondial, étaient
profondément europhiles. Depuis l'arrivée de Gerhard Schröder au
pouvoir en 1998, nous avons affaire à des dirigeants qui n'ont pas
connu la guerre. Quel est le sens du projet européen pour cette
nouvelle génération de politiques ? Question clé pour comprendre la
faiblesse du leadership européen aujourd'hui.
Nos politiques sont en panne d'inspiration européenne ?
A de rares exceptions près, ils n'arrivent pas à mobiliser les citoyens
sur un projet global. Ils préfèrent insister sur les résultats obtenus
par les institutions, leurs actions, leurs décisions. C'est tout le
discours sur « l'Europe concrète », « l'Europe des résultats », censé
nous inciter à « aimer » l'Europe. Rappelez-vous les commentaires après
l'échec du référendum en Irlande, en juin 2008 : on s'est étonné que
les Irlandais aient pu voter non, compte tenu de tout ce que l'Union
leur avait apporté en termes de transferts financiers. Mais percevoir
des montagnes de subsides n'empêche pas de refuser telle ou telle
réforme. Les agriculteurs français qui reçoivent de la PAC (Politique
agricole commune) entre 8 et 10 milliards d'euros par an font souvent
preuve d'ingratitude envers « l'Europe de Bruxelles » ! On touche là
aux limites de la justification par les résultats concrets.
“La démocratie européenne a surtout besoin
d'une légitimité politique, donc d'un vrai débat
public, informé, transparent.”
Pourtant les « résultats », n'est-ce pas ce qui rend l'Europe moins éloignée des préoccupations des citoyens ?
Ils sont indispensables, surtout dans des démocraties d'opinion comme
les nôtres. Mais insuffisants. La démocratie européenne a surtout
besoin d'une légitimité politique, donc d'un vrai débat public,
informé, transparent. Pour que les citoyens ne se contentent pas de
valider des décisions, mais qu'ils aient leur mot à dire a priori et
puissent peser sur les orientations. Il faut vraiment renouer le fil de
la légitimité en injectant de la politique, de la conflictualité dans
les instances de l'Union. Et le Parlement européen est une institution
clé pour organiser ce débat !
Ce n'est pas l'image qu'il donne, monolithique, imperméable à l'expression des clivages politiques...
La compréhension des décisions y est plus compliquée que dans une
assemblée régie par la simple logique majoritaire – comme en France, en
Grande-Bretagne –, car les logiques politiques s'y entremêlent. La
pratique du consensus, tout d'abord : le Parlement européen y a
beaucoup recouru pour accroître ses pouvoirs face aux deux autres
institutions communautaires, la Commission – l'exécutif européen – et
le Conseil des ministres – qui réunit les représentants des Etats
membres en fonction de l'ordre du jour des réunions. Les logiques
nationales, ensuite. Prenons la fameuse directive « services », dite
Bolkestein, qui favorise la libre circulation des services dans le
marché intérieur. Le Parti socialiste européen a finalement voté en sa
faveur, après qu'elle eut été remaniée sous l'impact du rapporteur
socialiste, la députée allemande Evelyne Gebhardt. Mais les socialistes
français se sont prononcés contre, pour des raisons strictement
nationales.
Les lignes de fracture partisanes, enfin. Elles s'expriment de plus en plus nettement, en matière socio-économique mais aussi à propos de l'espace de « liberté-sécurité-justice ». Il y a eu, par exemple, un clivage très net entre gauche et droite lors du vote sur la directive « retour », qui vise à faire converger les conditions de retour des immigrés en situation irrégulière. S'il est parfois difficile à comprendre, le fonctionnement du Parlement – à l'inverse du Conseil des ministres où l'on négocie selon une logique diplomatique – est tout de même très transparent. Vous pouvez savoir qui a voté quoi en consultant le site Internet de l'institution.
“Pour les élections, il faudrait décrire les profils
des candidats : souhaitent-ils se faire
élire par réelle conviction
européenne ou par défaut ?”
A moins d'être un chercheur spécialisé, il est tout de même très compliqué de comprendre le travail des eurodéputés...
C'est l'un des écueils majeurs de ces élections européennes : s'y
intéresser exige un effort. Et la fermeture de sites tels que
parlorama.eu, qui notait les eurodéputés en fonction de leur présence
aux sessions, ou précédemment europarliament.net, ne facilite pas la
tâche (1). Ce type de censure alimente l'antiparlementarisme et la
suspicion. Il y aurait pourtant beaucoup à faire pour rendre compte de
l'activité des parlementaires ! S'intéresser à leur assiduité bien
entendu, mais aussi à leur présence dans les commissions influentes, au
nombre de rapports qu'ils produisent... Pour les élections, il faudrait
aussi décrire les profils des candidats : souhaitent-ils se faire élire
par réelle conviction européenne ou par défaut ? Les choisit-on parce
qu'il s'agit de cadres méritants de tel parti, de recalés du suffrage
universel en France, de membres du gouvernement qu'on veut écarter ?
Une fois élus, cumuleront-ils leur mandat de député européen avec un
autre mandat, comme c'est possible en France ?
Les parlementaires européens eux-mêmes restent étonnamment discrets sur leurs actions...
Peu font l'effort de rendre compte de leur travail. Ce serait d'autant
plus indispensable qu'ils sont élus dans de grandes circonscriptions.
Un parlementaire français au Parlement européen représente 800 000
habitants, huit fois plus qu'un député à l'Assemblée nationale ! Or, on
a du mal à voter pour quelqu'un qu'on ne connaît pas et qui ne vous
rendra pas de comptes... De plus, en France, nous sommes tributaires de
notre culture politique, de la façon dont nous percevons notre propre
Parlement, dévalorisé depuis cinquante ans face au pouvoir exécutif.
Cette mauvaise image agit par ricochet sur celle du Parlement européen.
Cela fait toute la différence avec l'Allemagne, l'Espagne ou la
Grande-Bretagne, où les Parlements font partie du « code génétique ».
Ce n'est pas un hasard s'ils ont les délégations nationales les mieux
structurées. Les élus allemands, anglais et espagnols sont présents
dans les groupes politiques qui comptent, font partie des commissions
les plus influentes – économie, environnement, transports, protection
des consommateurs...
La France se prive d'un vrai pouvoir ?
Bien sûr. Au fil des traités, le Parlement européen a vu ses pouvoirs
s'accroître, notamment en matière budgétaire, mais on ne le sait
toujours pas ! Si le traité de Lisbonne entrait en vigueur en novembre
prochain, les députés pourraient même voter l'ensemble des dépenses
avec le Conseil des ministres. Par ailleurs, il contrôle l'exécution du
budget, donc l'utilisation des fonds communautaires. En 1999, la
Commission européenne, alors dirigée par Jacques Santer, en a fait
l'expérience : elle a été poussée à la démission après que le Parlement
eut menacé de voter une motion de défiance pour mauvaise gestion. Dans
l'histoire de la Ve République, quel gouvernement a dû démissionner à
cause de la menace d'une censure de l'Assemblée nationale ? Son pouvoir
législatif s'est aussi accru depuis le traité de Maastricht, il y a
dix-sept ans : les eurodéputés votent, en codécision avec le conseil
des ministres, directives et règlements en matière d'environnement, de
protection des consommateurs, de transports... Il dispose enfin d'un
pouvoir de contrôle politique, même si on n'en est pas encore à ce que
permettrait le traité de Lisbonne, c'est-à-dire l'élection du président
de la Commission européenne par le Parlement. Mais déjà, le président
et les membres de la Commission n'entrent en fonction qu'une fois
auditionnés par les députés qui donnent leur aval. En 2004, José Manuel
Barroso a été contraint de remplacer deux de ses commissaires, dont
l'Italien Rocco Boutiglione, qui avait tenu des propos homophobes et
misogynes.
“Nos partis nationaux ne font pas leur boulot
et ont une fâcheuse tendance à européaniser
les échecs et nationaliser les succès.”
Pourtant, pour de nombreux électeurs, l'Europe, c'est davantage des pratiques de lobbying qu'une démocratie transparente...
En France, le lobbying passe moins bien qu'ailleurs. Là encore, cela
tient à notre culture politique : nous plaçons l'intérêt général
au-dessus des intérêts particuliers. L'Etat souverain monarchique, puis
jacobin, puis républicain s'est construit comme garant de cet intérêt
général. Ce qui a eu pour conséquence de délégitimer l'expression des
intérêts particuliers et sectoriels, et donc de jeter l'opprobre sur le
lobbying. Nos partenaires, notamment les Anglais, n'ont pas cette
culture. Souvenez-vous de la campagne pour la candidature de Paris et
Londres aux JO de 2012. A l'époque, la France s'est indignée que Tony
Blair ait approché des membres du CIO ! A Strasbourg et à Bruxelles,
certains pays sont plus influents parce que plus à l'aise avec la
défense des intérêts particuliers. A contrario, notre stratégie s'est
longtemps résumée à la défense du siège du Parlement à Strasbourg et à
celle de la langue française : nous privilégions le rang, le prestige,
au détriment de stratégies d'influence plus concrètes. Pourtant, y
compris le 7 juin, nous sommes face à des enjeux d'influence nationale.
Un sursaut des électeurs français vous semble-t-il possible ?
Il faudrait pour cela que le débat ne se situe plus entre pro ou
antieuropéens, mais mette en évidence les grands enjeux qui agitent le
Parlement européen : par exemple, veut-on plus ou moins de régulation
du marché ? Les clivages idéologiques existent bien entre les
différents partis. Simplement, ils ne sont pas suffisamment visibles en
France. Nos partis nationaux ne font pas leur boulot et ont une
fâcheuse tendance à européaniser les échecs et nationaliser les succès.
Résultat, alors que la campagne devrait battre son plein, il n'y a
aucune offre de la part de nos hommes politiques, sauf du côté de la
liste écologiste menée par Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly, la seule à
mener une campagne réellement européenne. Il y a pourtant des Européens
convaincus dans les autres partis. Mais ils peinent à faire entendre
leur voix.
Propos recueillis par Weronika Zarachowicz
Télérama n° 3098
(1)
L'Université libre de Bruxelles et la London School of Economics ont
lancé votewatch.eu, qui offre (en anglais) toutes les informations sur
la présence des députés, leurs votes, les alliances...
28 mai 2009
Mesures contre les violences à l’école : sceptique, le spécialiste
| . |
Eric Debarbieux témoigne
Malaise à L’école |
Mesures contre les violences à l’école : sceptique, le spécialiste
LE FIL IDéES - Fouille des élèves, portiques de sécurité, vidéosurveillance, mise en place d'une “force mobile d'agents” : les propositions de Xavier Darcos pour lutter contre la violence scolaire provoquent un débat passionné sur la Toile. Sur le site des “Cahiers pédagogiques”, l’universitaire Eric Debarbieux répond au ministre dans une interview. Des faits, des chiffres et des études rapportées des Etats-Unis. Et vous qu’en pensez-vous ?
Les Cahiers pédagogiques, invités il y a quelques mois de notre émission quinzomadaire Passage en revues,
sont allés interroger l’un des meilleurs spécialistes français de la
violence à l’école. Sujet passionnel, auquel sont souvent apportées des
réponses idéologiques, en urgence, à l’occasion d’une actualité
dramatique. Professeur en sciences de l’éducation à l’université de
Bordeaux-II et président de l’Observatoire International de la violence
à l’école, Eric Debarbieux est l’auteur des Dix Commandements contre la violence à l’école (Odile Jacob, 2008) et de Violence à l’école : un défi mondial ? (Armand Colin,2006)
Les Cahiers pédagogiques : Face à la violence à l’école il est
question de favoriser les systèmes de détection. Que nous disent les
recherches internationales sur leur efficacité et leur rapport «
qualité-prix » ?
Eric Debarbieux : Il est vrai que sous le coup d’un
certain affolement, des solutions techniques sont réclamées à corps et
à cris : ainsi aux USA on propose des logiciels de profilage, ailleurs
on réclame de la vidéosurveillance, des détecteurs de métaux dans les
écoles pour les protéger des envahisseurs. Le marché de la sécurisation
de l’espace scolaire devient extrêmement porteur. La moindre des
précautions avant d’adopter ce type de « solutions » est d’examiner
leur efficacité – voire leurs effets pervers –, ce que la recherche
permet amplement de faire.
La vidéosurveillance a été largement évaluée, d’une manière plus
générale qu’au seul niveau scolaire, et il faut bien dire que les
résultats sont décevants. Deux criminologues anglais, parmi les plus
respectés (Welsh et Farrington de l’université de Cambridge en 2002)
ont évalué avec de hauts standards scientifiques l’impact de celle-ci,
et leurs conclusions sont sans appel : la vidéosurveillance ne diminue que de manière très marginale la délinquance (moins de 6% de faits en moins). Plus intéressant encore : elle
a des effets pervers dans le sens d’une démobilisation des personnels
de surveillance, s’en remettant à la magie technologique. En
réalité elle n’est efficace que dans des secteurs où ces personnels
sont actifs et visibles. Que dans les cas de terrorisme la
vidéosurveillance ait pu servir à appréhender les coupables est un
autre problème : elle ne les a pas dissuadés de passer à l’acte et elle
ne les en a pas empêchés. Indépendamment de toute glose politique sur
une société « Big Brother » de la surveillance des citoyens ordinaires,
la recherche montre d’abord que ça ne fonctionne pas. Des mesures
parfois réclamées après des épisodes dramatiques impliquant des armes
s’avèrent tout autant inefficaces. Il en va ainsi des détecteurs de
métaux à l’entrée des établissements, lesquels, soit dit en passant et
contrairement à la légende, ne sont présents que dans moins de un pour
cent des écoles américaines (d’après le très officiel rapport annuel Indicators on Crime Safety
en 2006). Les effets pervers en sont bien connus : ressentiment
croissant des élèves par sentiment de mépris, surtout quand cela se
double d’opérations comme la fouille des cartables, et du coup
augmentation de la violence anti-institutionnelle. Une recherche de
Randall R. Beger, un juriste américain, en 2003, suggère que l’usage
excessif et agressif de mesures de sécurité à l’école peut nuire aux
élèves en augmentant leur méfiance et leur sentiment d’insécurité et en
leur déniant des droits essentiels. Pour ce chercheur, ces
mesures excessives augmentent la violence entre élèves ; elles sont,
sous prétexte de s’en protéger, une interférence de l’environnement
dans le lieu des apprentissages. Beger va jusqu’à dire que certaines de
ces mesures violent le fameux quatrième amendement de la Constitution,
qui protège le citoyen des actions autoritaires de l’Etat et de la
Police.
Les Cahiers pédagogiques : Que peut donner le recours – pour l’instant bien mal défini – à des « forces de l’ordre » ? Là encore, que nous disent les expériences étrangères ?
Eric Debarbieux : Il est hors de question pour moi de
faire des amalgames faciles du type « CRS/SS », et je trouve d’ailleurs
les critiques faites par le Parti socialiste un peu surréalistes : la
candidate officielle de ce parti aux élections présidentielles
n’avait-elle pas prôné les « camps militaires » (certes « humanitaires
» !) pour la rééducation des jeunes délinquants ?
Le problème est beaucoup plus complexe que le choix entre le rien –
angélique –, qui nie en fait l’existence de la délinquance à l’école
(une délinquance parfois dure), et le « tout répressif » tout aussi
naïf qui manque à coup sûr le problème de la violence
quotidienne, faite plus d’une accumulation de tensions et de
micro-violences que de faits aisément qualifiables.
La violence à l’école
n’est pas forcément de l’ordre d’une délinquance et elle n’est pas
pensée comme telle dans la majorité des autres pays (qu’on
pense à toute l’importance des phénomènes de harcèlement entre pairs,
aux élèves que l’on nomme parfois « à troubles de comportement », qui
s‘expriment avec une agressivité trop forte et fréquente). Pour la
violence délinquante, travailler avec la police me semble normal pour
aider à traiter une partie – mais une partie fort restreinte – de la
violence à l’école. Seulement, et c’est là sans doute que le bât
blesse, quelle police ? Pour quoi faire ? Si c’est une police de réelle
proximité, en lien avec les institutions, les habitants, les jeunes
eux-mêmes, une police de voisinage – pour ne pas dire de communauté –
alors oui, il y a des expériences très concluantes (par exemple à
Toronto, au Canada). Mais si c’est Starsky et Hutch dans les cours de récréation alors c’est de l’ordre du ridicule. De
toute manière il ne faut pas trop en attendre : encore une fois ce
n’est qu’une faible partie de la violence à l’école qui est du ressort
de la police et de la justice.
Les Cahiers pédagogiques : Grand absent des déclarations
ministérielles : le travail en équipe, la coopération entre personnels
à l’intérieur de l’établissement. Pouvez-vous nous dire pourquoi ça
marche ? Et pourquoi, à votre avis, le ministre n’en parle-t-il pas ?
Par méconnaissance, aveuglement idéologique ?
Eric Debarbieux : Aveuglement idéologique ? Ou
simplisme commun ? Cela se base sur une apparente « évidence » : la
violence à l’école vient de « l’extérieur ». D’où une logique de
protection vis-à-vis de cet extérieur, d’abord par la clôture de
l’espace scolaire : grilles, portes, sas. Soulignons-le : il y a une
grande part d’illusion dans cette conception, qui va effectivement
jusqu’à l’aveuglement idéologique, particulièrement en France. Dans
notre pays en effet et plus qu’ailleurs, la nation s’est identifiée à
son système d’enseignement, dans un idéal d’égalité républicaine et
d’école pour tous. L’école est le temple du savoir et de sa
transmission, exigeant la coupure avec la vie ordinaire et les failles
de la cité réelle. Le savoir serait en soi la clef contre la barbarie.
C’est ce qu’exprime par exemple ce discours de Ségolène Royal (discours
de Villepinte le 11 février 2007) : « L’école est le cœur battant
de la République, l’école est le lieu où se transmettent tous les
savoirs et les valeurs républicaines, l’école est le creuset où se
forment les futurs citoyens. » Cette idée est largement
consensuelle dans la classe politique, elle s’exprime aussi dans le
discours d’un ministre de l’Education dans des termes quasiment
religieux : « la violence menace la sérénité de l’étude dont l’école doit être un sanctuaire »
(Discours de Gilles de Robien, 5 septembre 2006). C’est ce que
déclarait François Bayrou, ministre de l’Education nationale en 1993 : «
L’école doit être un sanctuaire et cela doit se matérialiser afin que
les enfants se sentent à l’abri des menaces du monde qui les entoure. » En ce sens la
violence dans les lieux d’enseignement est une atteinte au sacré et ne
peut être conçue que venant d’un environnement hostile. Cela
n’est pas spécifique au personnel politique : les explications
privilégiées par la presse, bien qu’identifiant assez précisément les
auteurs et les lieux de la violence scolaire, ont largement tendance à
privilégier des déterminismes externes.
Or, les faits sont têtus, la violence à l’école est très rarement le fait d’éléments extérieurs. Les
statistiques du ministère de l’Education nationale en 2007 montrent
qu’elles constituent 2,3% des faits portés à la connaissance de
l’administration dans le second degré et 2,1% dans le premier degré. En
ce qui concerne les incidents envers les personnels, près de neuf
incidents sur dix ont pour auteur un élève, 3,5% sont des personnes
extérieures à l’établissement et un peu moins de 3% des familles. Qu’on le veuille ou non, c’est donc bien la relation pédagogique qui est au cœur du problème. On peut idéologiquement le regretter, mais c’est une réalité incontournable.
Alors qu’est-ce qui est efficace ? Là encore les réponses sont connues.
Ainsi, une étude américaine de Sandra Jo Wilson, Mark W. Lipsey et
James H. Derzon a tenté de mesurer l’effet des programmes utilisés pour
diminuer les comportements agressifs à l’école et les causes du succès
ou de l’échec de ces programmes. Ces auteurs ont compilé 221 recherches
à hauts standards scientifiques. Comme d’autres travaux célèbres, cette
synthèse montre que le travail en équipe, la formation du personnel, la
supervision extérieure et l’aide du directeur de l’établissement sont
des conditions au succès d’un programme, qui doit être de longue durée.
Parmi les interventions efficaces on trouve des techniques dites «
administratives » c’est-à-dire de conduite de la classe (coopération,
participation), des règles et normes de comportement claires et
communes à l’école. La qualité des réseaux sociaux est une condition de protection contre la violence ;
celle-ci dépend du contexte de l’établissement lui-même (par exemple,
stabilité des équipes) et du contexte social local (liens
communautaires, capital social). Bien sûr pour certains types de
violence ou pour certains jeunes, des programmes spécifiques devront
être mis en œuvre. Il n’empêche, la
première base de l’action efficace est d’augmenter l’identification
collective dans les établissements, celle des professionnels et celle
des élèves. L’identification positive à l’école est prédictive
de la réussite scolaire ; à l’inverse, la désaffiliation est, selon le
mot de Jason W. Osborne, « le premier chemin vers la violence à l’école », très vite suivie par une identification aux pairs déviants, eux-mêmes en décrochage scolaire.
Les Cahiers pédagogiques : La réponse de la gauche est
surtout en termes de moyens. Qu’en pensez-vous ? En quoi est-ce vrai,
et en quoi est-ce faux de mettre l’accent là-dessus ?
Eric Debarbieux : Parmi les multiples revendications
des fédérations de parents ou des syndicats enseignants, celle portant
sur la taille de l’établissement et l’effectif des élèves est la plus
souvent avancée. La recherche disponible met bien en évidence un effet
lié à un effectif trop important dans l’école et dans la salle de
classe. Cependant, cela n’est pas à prendre en règle absolue : la
taille de l’effectif n’est un facteur réellement significatif que dans
les écoles recevant une population de faible niveau économique et
particulièrement des populations de minorités ethniques. Ce n’est donc
pas une baisse globale, et trop coûteuse du nombre d’élèves par classe
qui est en jeu, mais une baisse ciblée sur les établissements de
secteurs socialement défavorisés.
Par ailleurs, il y a des mesures qui n’ont rien à voir avec une
politique de moyens concédés. Et là, la gauche n’a pas mieux réussi !
Si l’on admet la grande importance de la stabilité des équipes, le système de recrutement des personnels de l’enseignement secondaire en France est une véritable catastrophe :
le mouvement « national » a pour effet l’envoi en masse de jeunes
débutants non ou peu formés dans des établissements sensibles dont ils
n’ont qu’une idée : partir. Le « turn-over » est massif avec des
pointes de changement de personnel pouvant aller jusqu’à plus de 70 %
chaque année. Comment construire l’identification ? Comment être
respectés par des élèves qui se sentent méprisés (« vous partirez à la fin de l’année de toute manière ! » disent-ils... à raison). La manière dont est cogérée la nomination des enseignants est criminogène. J’avoue en avoir assez de le répéter...
Enfin deux points sont aussi essentiels : une très belle recherche québécoise de Denis Jeffrey et Fu Sun (« Enseignants dans la violence », Presses
de l’université Laval, 2006) a bien montré, avec d’autres, que la
qualité de l’accueil des enseignants dans un établissement était très
explicative de la diminution des agressions subies par les enseignants,
un accueil véritable, la mise en place d’un véritable vivre ensemble
avec une entraide en équipe. Or que se passe-t-il trop souvent
(heureusement pas toujours !) : remise de l’emploi du temps et
débrouillez-vous. C’est absurde.
Je terminerai sur la formation. On ne peut tout en attendre, mais c’est une condition nécessaire. Formation
à la gestion du stress (de son stress entre autres), à la dynamique de
groupe, à la prise de parole, au travail en équipe doivent accompagner
la formation disciplinaire. La fragmentation de la formation que
représente l’actuelle manière de (ne pas) concevoir la mastérisation me
conduit hélas à bien des inquiétudes. C’est pourtant une belle occasion
qu’il faudrait saisir.
A condition de ne pas s’enferrer dans des « solutions » idéologiques. A
tout problème complexe il y a une solution simple : la mauvaise.
Le site des “Cahiers pédagogiques”
Leur dernier numéro, titré “Enfants d’ailleurs, élèves en France” s’intéresse aux élèves nouvellement arrivés en France.
15 mai 2009
Et la frugalité sauva le monde
| . |
Enquête
Quels consommateurs sommes-nous ? |
Et la frugalité sauva le monde
LE FIL IDéES - La crise modifie le comportement des consommateurs, paraît-il. Les Français sont-ils devenus écolos, humbles, adeptes de la frugalité, quoi ? Ne serait-ce pas plutôt qu’ils ont les poches vides ?
- Photo : Denis Darzac/agence VU
Vous l'avez sans doute aperçu à la télé. Ou dans les journaux. Depuis quelques semaines, « le nouveau consommateur » squatte les médias. On le scrute, on le dissèque, on l'interviewe. Normal, « le nouveau consommateur », c'est vous, moi, votre voisin de palier ou de bureau : un chic type transgénérationnel et transclasses sociales. Car les enquêtes sont formelles, le constat est unanime : nous avons tous muté. Hier encore, nous nous abîmions, pauvres inconscients, dans l'hyperconsommation. Mais c'est fini. Maintenant, nous alterconsommons : « moins et mieux », comme dit Robert Rochefort, directeur du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). D'après les spécialistes, nous sommes devenus solidaires et éthiques. Adeptes de la sobriété, de l'humilité et de la frugalité. Bref, profondément subversifs dans un système économique qui incite sans cesse à acheter plus. Le phénomène, paraît-il, date de la crise. «Avec la crise, le temps du "toujours plus" est révolu [...] Tout est à réimaginer », apprenait-on, il y a quelques semaines, dans l'hebdo économique Challenges. Karl Lagerfeld l'a confirmé au Monde 2 : il est convaincu lui aussi que « rien ne sera plus jamais comme avant » et que le bling-bling a fait son temps. Place à la « nouvelle modestie ». Et le mouvement serait profond, à en croire l'éditorialiste de Direct Soir, Jacques Séguéla, lui-même touché par le phénomène et en pleine mue post-Rolex : « C'est notre mode de vie qui change de mode. [...] Manger des fraises en hiver : aberrant. Rouler en 4 x 4 en ville : provocant. Faire des courses à trente minutes de chez soi dans un hyper : exaspérant. Retour à la famille, au terroir, aux racines, au goût des choses simples, aux vertus de l'échange et du partage. [...] Adieu la frime, bienvenue dans le monde de l'altruisme et de l'alterconsommation. »
“Plusieurs enquêtes indiquent que les couples
font davantage l'amour, comme
s'ils avaient compris que le sexe reste
la seule chose démocratique et gratuite !”
Il faut dire qu'elle a l'air épatante, notre nouvelle vie. On pratique l'entraide, on vit dans des yourtes, ou on en rêve, on ne met plus les pieds dans les vilains supermarchés, on astique tout au savon noir, on « fait maison » - les yaourts, le pain, les pulls et même, chez certains radicaux, les dentifrices et les détergents. Et puis on troque. Ça ne coûte rien, et surtout on a enfin compris que «le troc introduit une nouvelle dimension, affective, dans la transaction et permet de tisser des liens», comme le rappelle Le Monde. Ce que nous sentions obscurément sonne désormais comme une évidence : on ne peut pas construire sa vie uniquement sur du matériel, pour paraphraser le psy Serge Hefez s'exprimant sur le sujet dans un hebdo féminin. D'ailleurs, poursuit l'article, « plusieurs enquêtes indiquent que les couples font davantage l'amour, comme s'ils avaient compris que le sexe, bonne vieille valeur refuge et maison, reste la seule chose démocratique et gratuite ! »
Ah bon ? D'où vient donc ce léger sentiment de malaise face à l'avènement annoncé du nouveau-consommateur-frugal-et-heureux-de-l'être ? La nouvelle devrait nous réjouir. Pensez donc, l'aube d'un changement de civilisation, la fin de la marchandisation des modes de vie ! Mais soyons rabat-joie et rappelons quelques évidences : la critique de la consommation de masse ne date pas d'hier et elle est, aujourd'hui encore, loin d'être massive ; et surtout, pour la très grande majorité de la population, la baisse de la consommation n'a rien de volontaire ni de jouissif. Elle est subie, et n'est pas apparue avec la crise : voilà vingt-cinq ans que les classes moyennes se « démoyennisent », que les pauvres sont de plus en plus pauvres, et que tous sont forcés d'adapter leur consommation.
De 1982 à 1986, le capital “antisalarial”
a pris sa revanche avec une rapidité
et une brutalité insoupçonnées
Dans un essai à paraître fin mai, La Crise de trop. Reconstruire un monde failli, l'économiste Frédéric Lordon explique comment nous avons progressivement basculé dans « le capitalisme antisalarial ». Il y dissèque notamment l'évolution du partage de la valeur ajoutée, autrement dit de la part des salaires dans le produit intérieur brut, notamment par rapport aux profits (soit ce qui sert à la fois à l'investissement et aux dividendes des actionnaires) : dix points de moins depuis 1982 ! Certes, Frédéric Lordon reconnaît que les salaires étaient alors trop hauts et les profits trop bas pour que les entreprises puissent investir. Mais de 1982 à 1986, quel rattrapage ! Le capital a pris « sa revanche avec une rapidité et une brutalité insoupçonnées ». En moins de quatre ans, la part des salaires a chuté de façon dramatique tandis que celle des profits s'est mise à grimper, pour atteindre un sommet de 33 % en 1989. On n'en est plus redescendu.
Pour Frédéric Lordon, ce tournant du milieu des années 1980 est capital et doit être choisi comme véritable point de référence pour comprendre ce que les salariés ont perdu : c'est à partir de 1985-86 que la part des profits commence à sérieusement déraper dans « l'excès de la profitation ». A partir de là, « tout ce que le capital va rafler [...], il va le prendre de la plus improductive des manières ». Pas pour investir davantage, mais pour enrichir toujours plus le pouvoir actionnarial au détriment des salariés. Résultat, selon l'économiste, nous aurions à rattraper non pas dix, mais trois points de PIB... soit tout de même la bagatelle de 53 milliards d'euros ! Et ce n'est qu'un minimum. « Pour s'en faire une idée, il suffit de constater que la part des dividendes dans le PIB est passée de 3,2 à 8,5 % en 2007 : 5,3 points au bas mot », passés des salariés aux actionnaires !
Plus pauvre donc, notre « nouveau consommateur » l'est assurément. Mais plus vertueux, plus subversif ? «Cela reste à démontrer, constate l'économiste Jean Gadrey, pionnier dans la réflexion sur les nouveaux indicateurs de richesse. Où que l'on regarde, on ne voit pas de signe de grand bouleversement. Ni du côté des très riches, qui avaient une telle marge de richesse que leurs pertes ne les empêchent pas d'hyperconsommer, même s'ils le font de façon un peu moins ostensible. Ni du côté des pauvres, dont la majorité des dépenses reste quasi incompressible. Prenons la part des dépenses énergétiques dans les budgets : 15 % pour les 20 % les plus pauvres, 6 % à peine pour les 20 % les plus riches... Bref, le consommateur roi, acteur supposé de la consommation, reste assez largement un concept vide. Ses choix sont contraints, par les 600 milliards de dollars dépensés en pub et en sponsoring en 2008, notamment. »
“Pour un système dopé à la croissance,
la réticence à la dépense est une incivilité”
Le système, rappelle Jean Gadrey, est confronté au risque d'une consommation qui ne décolle pas, avec des individus qui épargnent (surtout si l'avenir est incertain), qui refusent de s'endetter et de travailler plus pour consommer plus. « Pour un système dopé à la croissance, la réticence à la dépense est une incivilité critique. Il est donc impératif de mettre au point des dispositifs pour la conjurer. Continuer à penser le consommateur comme débouché de la production. Le discours sur le nouveau consommateur s'inscrit dans cette logique. Tout comme l'avènement de la "croissance verte". C'est assez largement un mythe, qui permet de tout changer sans rien changer. » Bref, une pirouette marketing visant à déculpabiliser le shopping en période de récession et à permettre de continuer à consommer dans un système économique qui ne peut pas faire l'impasse sur la demande intérieure.
Et puis, interroge l'économiste, « comment pourrait-il y avoir des consommateurs vertueux en grand nombre tant que la production de masse reste irresponsable, destructrice de la planète et adepte du moins-disant social ? Appeler les plus pauvres à la frugalité et à une "autre consommation" me paraît indécent. » D'autant que cela revient à faire porter toute la responsabilité sur la ménagère, désormais culpabilisée et accusée de non-assistance à planète en danger, puisqu'elle délaisse le supermarché pour le hard discount et le low cost, deux modèles économiques guère connus pour leurs préoccupations sociales, éthiques et écologiques. «Une consommation plus vertueuse ne se fera pas sans une forte baisse des inégalités. En agissant sur le bas de l'échelle, pour que tous puissent accéder à des produits de type durable. Mais aussi sur le haut, en commençant à réfléchir à un revenu maximal admissible. Cessons de pousser les gens à acheter au sein d'un système qui nous conduit au désastre. Mais substituons à la revendication de progression indéfinie du pouvoir d'achat celle d'un partage plus équitable et durable du "pouvoir bien vivre". »
“La crise joue un rôle d'accélérateur, en renforçant
et en médiatisant un peu plus les prises de conscience”
Même son de cloche chez le politologue Paul Ariès, auteur du précieux manifeste No conso et l'un des animateurs du mouvement de la décroissance : « La grande question n'est pas de changer le consommateur mais le système productiviste. Que faut-il produire ? Comment ? Pour quels types d'usage ? La seule alternative est de réinventer d'autres cultures, d'autres façons de vivre avec d'autres produits. C'est ce que nous essayons de faire avec le slow food, les Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne), les SEL (systèmes d'échanges locaux), les coopératives, etc. Et nous avons de plus en plus d'écho. »
Ainsi, nous n'avons pas tous muté. Le changement de civilisation et le nouvel art de vivre attendront. Mais de plus en plus de Français se posent des questions, résume Jean Gadrey. Qui sont-ils ? Selon les enquêtes (1), les 10 à 20 % de la population engagés dans des modes de consommation durable depuis quelques années déjà, plus ou moins radicalement, et sensibles à des thèmes aussi divers que la critique du culte de la croissance, les OGM, l'épuisement des ressources naturelles ou la malbouffe... « La crise ne les a pas transfigurés, mais elle joue un rôle d'accélérateur, en renforçant et en médiatisant un peu plus ces prises de conscience. » Jean Gadrey, qui anime régulièrement des débats publics un peu partout en France, a ainsi vu son auditoire tripler depuis l'été. «Les débats débordent maintenant les réseaux militants d'Attac ou des Amis de la Terre. Et les gens me posent des questions impossibles il y a encore quelques mois : par exemple, a-t-on vraiment besoin de la Bourse ?» Jamais on n'avait autant entendu parler de « revenu minimal garanti » ni de « revenu maximal acceptable ». Et des termes qui hier encore n'étaient connus que d'une poignée d'individus quittent peu à peu leur ghetto militant.
“Il faut changer notre façon de penser,
décoloniser notre imaginaire de consommateur.”
Depuis quelques mois, le grand public en sait plus sur le down-shifting - la « rétrogradation », qui invite à un mode vie plus frugal ; les freegans, qui remplissent leurs réfrigérateurs à partir des poubelles de nos supermarchés pour dénoncer le gaspillage ; ou encore le mouvement The Compact, qui propose d'arrêter d'acheter des produits neufs pendant un an. De plus en plus populaires, les « locavores » nord-américains ne consomment que local. Dans la même famille, en France, les Amap, ces « paniers paysans » qui mettent en contact direct consommateurs et agriculteurs et défendent une agriculture paysanne, de saison et écologiquement saine, rencontrent un succès croissant. « Il va falloir apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins, déclare Paul Ariès. Il faut retrouver collectivement et individuellement le sens des limites. Einstein disait que lorsqu'on a la tête en forme de marteau on voit les problèmes sous forme de clous. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Apprendre à entretenir d'autres types de rapport aux objets. Se rappeler que nous ne sommes pas nés consommateurs. »
Cette scène vue à Paris, il y a quelques jours : cinq jeunes freegans, bien habillés, inspectent la poubelle fraîchement sortie du supermarché voisin. Intrigués par la scène, plusieurs passants s'arrêtent et commencent à discuter avec le groupe. Concert d'exclamations : « Quoi, vous n'êtes pas des SDF ? Bravo, c'est courageux ! », « Y en a marre du gaspillage ! », « Super, tenez bon ! ». « Il y a encore six mois, sourit Julius, 25 ans et glaneur depuis 2007, on se faisait insulter, y a de l'espoir... »
Weronika Zarachowicz
Télérama n° 3095
(1) Selon l'enquête Ethicity sur “Les Français et la consommation durable”, publiée le 1er avril, “un petit quart” de la population se déclare “éco-consommateur”. Voir www.ethicity.net A lire La Crise de trop. Reconstruire un monde failli, de Frédéric Lordon, éd. Fayard, à paraître le 27 mai. Apprendre à faire le vide. Pour en finir avec la société du toujours plus, de Paul Ariès (avec Bernadette Costa-Prades), éd. Milan, 2009. Non au capitalisme vert, Actes du Contre-Grenelle 2, organisé par La Décroissance le 2 mai à Lyon, éd. Parangon, à paraître le 15 mai. Sur le Net
01 mai 2009
Eva Joly & Télérama : bannir les paradis fiscaux d’Europe
LE MONDE BOUGE - Tête de liste des Verts aux européennes, la Norvégienne Eva Joly sort un livre… qui n’a rien à voir avec l’écologie. Car la magistrate qui a révélé l’affaire Elf en France, réquisitionnée par l’Islande pour enquêter sur les malversations financières qui l’ont conduit au bord de la faillite, se mobilise plus que jamais contre les réseaux véreux de la finance internationale. Seconde partie de l’incroyable entretien qu’elle nous a accordé : comment une vraie lutte contre les paradis fiscaux est essentielle et possible.
En France, Eva Joly est la femme par qui le plus important scandale politico-financier est arrivé. L’affaire Elf aura été l’acmé de sa carrière de magistrate et le point de départ d’un combat opiniâtre contre la corruption internationale. Infatigable, elle revient aujourd’hui sur tous les fronts. Au côté du gouvernement islandais pour essayer de comprendre comment ce pays a été balayé par la crise financière. Au côté de Daniel Cohn-Bendit comme candidate sur la liste Europe Ecologie pour les prochaines européennes. Avec un livre, Des héros ordinaires (Les Arènes), dans lequel elle dresse le portrait de quelques personnalités courageuses en lutte contre la corruption et les paradis fiscaux. Des thèmes brûlants d’actualité qu’Eva Joly connaît bien et sur lesquels elle livre une analyse qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions. Suite et fin de l’entretien qu’elle nous a accordé.
Télérama : Quel jugement portez-vous sur les mesures prises contre les paradis fiscaux (1) par le G20 ?
Eva Joly : Il n’y a pas de volonté politique
suffisante pour en finir avec les paradis fiscaux. Partout les liens
sont très forts entre le pouvoir et le capital. Barack Obama ne fait
pas exception. Personne ne peut se fait élire président des Etats-Unis
sans l’appui de Wall Street. Les plus gros donateurs de sa campagne
s’appellent Goldman Sachs, UBS, J.P. Morgan, Chase et Citigroup. Tous
des géants de la finance. En Europe, Angela Merkel était très offensive
contre les paradis fiscaux, mais son propre secrétaire d’Etat à
l’Economie, Axel Nawrath, m’avait un jour confié : « Madame Joly,
l’Europe ne fera jamais rien contre les paradis fiscaux. Au cœur de
l’Europe, nous avons le Luxembourg et la City de Londres. Et vous
croyez que les Anglais ou les Luxembourgeois accepteront qu’on réforme
un système dont ils sont les premiers bénéficiaires ? »
“Qui sait que l’île Maurice, un million d’habitants,
réalise à elle seule 57 % des
investissements étrangers en Inde ?”
L’annonce de la fin du secret bancaire et la publication par
l’OCDE de listes de pays « non coopératifs » ne constituent donc pas, à
vos yeux, une avancée ?
Seuls les particuliers seront touchés par ces mesures, et encore, ceux
qui ne sont pas astucieux. Les autres se cacheront derrière des
sociétés fictives ou des trusts [NDLR : entités juridiques permettant de dissimuler les véritables propriétaires].
En effet, on ne va pas toucher aux structures car elles sont utilisées
par les multinationales. Quant aux listes noires et grises de l’OCDE,
elles existent depuis dix ans et ont beaucoup varié avec le temps sans
jamais empêcher la croissance des paradis fiscaux.
Ces listes sont en plus le fruit de compromis entre Etats, et de
nombreux paradis fiscaux y échappent. Prenez l’île Maurice, elle n’est
présente sur aucune liste alors que c’est un très grand paradis fiscal.
Qui sait que cette île de un million d’habitants réalise à elle seule
57 % des investissements étrangers en Inde, alors qu’il n’y a d’autres
activités que des sociétés fictives gérées par 150 individus ? Neuf de
ces individus se retrouvent même à eux seuls derrière 1 500 sociétés
dont ils sont à la fois gestionnaires et membres du conseil
d’administration. Qui peut croire que cela a une réalité économique ?
Personne.
Comment les multinationales se servent-elles, concrètement, des paradis fiscaux ?
La technique la plus répandue est celle des prix de transfert, qui
permet aux entreprises de maquiller leurs comptes pour payer moins
d’impôts dans les pays où elles sont implantées. Le système est simple.
Une société vend son produit, par exemple du minerai, à un prix
délibérément sous-estimé à une filiale installée dans un centre
offshore. La filiale revend le même minerai, cette fois-ci au prix
fort. Quand la société publie ses comptes dans le pays où se trouve la
mine qu’elle exploite, elle affiche des résultats modestes sur place,
qui limitent les impôts dont elle doit s’acquitter. Ses vrais profits
sont ailleurs. Grâce à ce subterfuge, l’entreprise américaine Exxon n’a
ainsi pas payé d’impôts pendant vingt-six ans au Chili sur les mines de
cuivre acquises lors des privatisations par le régime Pinochet. Quand
Exxon a revendu la mine, elle a touché plus de 1,8 milliard de dollars.
La mine était donc très rentable ! Mais au Chili, pas un contribuable
n’a vu passer les profits sur le cuivre. Quand vous savez que l’OCDE
estime qu’environ 60 % des échanges internationaux sont réalisés par
des multinationales qui achètent et vendent à leurs propres filiales et
succursales, imaginez l’ampleur des manipulations possibles.
“On sait que Total a gagné près
de 13 milliards d’euros
l’année dernière, mais on ignore où…”
Qu’aurait du faire les dirigeants du G20 pour lutter efficacement contre les paradis fiscaux ?
Ils auraient dû au moins interdire aux banques bénéficiant de fonds
publics de posséder des filiales dans les paradis fiscaux. Ils n’ont
pas osé prendre ce risque car la moitié des transactions bancaires
mondiales passent par les paradis fiscaux ! Ils auraient également pu
rendre automatique et obligatoire, dans le monde entier, l’échange
d’informations fiscales entre les pays. C’est un système que l’Union
européenne a instauré depuis l’été 2003 avec la directive sur la
taxation des revenus de l’épargne. Chaque Etat membre est tenu de
déclarer une fois par an les intérêts touchés dans leur pays par des
ressortissants européens disposant de comptes chez eux. La France
informe par exemple chaque année le fisc allemand des intérêts touchés
par des Allemands qui ont ouvert des comptes sur son sol. Et
inversement. C’est un outil précieux pour éviter l’évasion fiscale
entre pays membres de l’Union européenne, et, comme par hasard, la
Belgique, le Luxembourg et l’Autriche, ont négocié un régime
dérogatoire à ce système.
Ils auraient également pu imposer aux multinationales de publier leurs
bénéfices pays par pays. C’est une mesure simple, qui ne coûte rien et
qu’on pourrait introduire immédiatement. Actuellement, les entreprises
ne publient que des comptes consolidés. Du coup, on sait par exemple
que Total a gagné près de 13 milliards d’euros l’année dernière, mais
on ignore où. Si ces informations étaient publiées en annexe des
comptes, on verrait alors qu’elle réalise d’importants bénéfices à
l’Ile Maurice et aux Bermudes et très peu en Algérie ou en Angola. Vous
le voyez, ce ne sont pas les mesures efficaces qui manquent, juste la
volonté politique de les décider, de les mettre en place et de créer un
système de sanctions pour rendre obligatoire leur application.
L’Europe a-t-elle vocation à être en pointe dans cette lutte ?
Je ne sais pas si « elle a » mais il faudrait qu’« elle ait » vocation.
Nous devrions bannir les paradis fiscaux de notre continent en imposant
leur boycott absolu par les banques et les entreprises européennes.
C’est ma position, et c’est l’une des raisons pour lesquelles je me
présente aux européennes. Comme citoyenne, j’ai épuisé toutes les
possibilités dans ce combat. Il faut maintenant qu’il devienne un enjeu
politique, un enjeu de société.
Comment, très concrètrement, un citoyen lambda peut-il lutter
contre les paradis fiscaux ? En faisant pression sur son gouvernement,
en boycotant les banques et les entreprises qui les utilisent ?
On peut adhérer à des ONG comme Transparency International ou Tax
Justice Network. On ne peut pas en revanche boycotter les grandes
entreprises cotées en Bourse, ou alors il faudrait les boycotter
toutes. Aux Etats-Unis comme en France, presque toutes ces grandes
entreprises ont des filiales dans les paradis fiscaux. Même en Norvège,
nous avons une société nationale qui est allée se faire défiscaliser en
Belgique. C’est hallucinant ! Quant à Lehman Brothers, qui est à
l’origine de la crise des subprimes, elle possédait cent quarante et
une filiales dont cinquante-sept dans les paradis fiscaux.
Propos recueillis par Olivier Milot
(1) Pays ou territoires alliant souvent le secret bancaire à une fiscalité basse ou nulle. A lire
Des héros ordinaires, d'Eva Joly, éd. Les Arènes, 192 p., 19 €.
http://www.telerama.fr/monde/eva-joly-ii,41639.php
Eva Joly est signataire de l'appel :
30 avril 2009
Eva Joly & Télérama : bille en tête contre la corruption
LE MONDE BOUGE - Tête de liste des Verts aux européennes, la Norvégienne Eva Joly sort un livre… qui n’a rien à voir avec l’écologie. Car la magistrate qui a révélé l’affaire Elf en France, réquisitionnée par l’Islande pour enquêter sur les malversations financières qui l’ont conduit au bord de la faillite, se mobilise plus que jamais pour dénoncer et combattre les réseaux véreux de la finance internationale. Première partie de l’incroyable entretien qu’elle nous a accordé. La suite demain.
« Si tu veux, tu peux, il suffit de le faire. »
Elle a fait sienne cette maxime durant sa jeunesse norvégienne et ne
s’en est plus jamais départie. En France, Eva Joly est la femme par qui
le plus important scandale politico-financier est arrivé. L’affaire Elf
aura été l’acmé de sa carrière de magistrate et le point de départ d’un
combat opiniâtre contre la corruption internationale. Infatigable, elle
revient aujourd’hui sur tous les fronts. Au côté du gouvernement
islandais pour essayer de comprendre comment ce pays a été balayé par
la crise financière. Au côté de Daniel Cohn-Bendit comme candidate sur
la liste Europe Ecologie pour les prochaines européennes. Avec un
livre, Des héros ordinaires (Les Arènes), dans lequel elle
dresse le portrait de quelques personnalités courageuses en lutte
contre la corruption et les paradis fiscaux. Des thèmes brûlants
d’actualité qu’Eva Joly connaît bien et sur lesquels elle livre une
analyse qui ne s’embarrasse pas de circonvolutions.
Télérama : Vous revenez d’Islande, où le gouvernement vous a
demandé de l’aider dans son enquête sur la faillite des trois
principales banques du pays. En quoi consiste cette aide ?
Eva Joly : L’histoire de l’Islande est une métaphore
de ce qui nous arrive. Les Islandais se sont réveillés, un jour, avec
une ardoise de 100 milliards de dollars et la perspective d’être
endettés sur des générations. Autant que les Allemands après le traité
de Versailles ! C’est monstrueux. Il faut établir l’enchaînement des
responsabilités et ne pas passer par pertes et profits un désastre de
cette ampleur. Ma première suggestion au gouvernement islandais a été
de multiplier par cinq le nombre d’enquêteurs.
Nous avons désormais une équipe solide de vingt personnes, et je
dispose d’un budget pour recruter des experts internationaux. Je
considère cette investigation comme le laboratoire qui va nous
permettre de comprendre comment les banques opèrent partout dans le
monde. Nous allons mener en Islande l’enquête que refusent de faire des
pays comme la France ou l’Angleterre.
Compte tenu de votre engagement au côté des Verts aux prochaines
élections européennes, on vous attendait avec un livre traitant en
partie d’écologie, vous nous livrez une galerie de portraits d’anonymes
qui luttent en Europe contre la corruption. Pourquoi ce choix ?
Tout se tient : la pollution, le pillage des ressources, la pauvreté
persistante, les flux financiers illicites, la corruption, les paradis
fiscaux… La lutte contre la grande délinquance financière m’a appris
qu’il fallait traiter le cancer de la corruption avant qu’il se
diffuse. Or, l’importance de la corruption est difficile à appréhender.
Il m’a semblé qu’à travers les personnages de mon livre (policiers,
hauts fonctionnaires, journalistes, simples citoyens), je la rendais
plus concrète.
Cet ouvrage pointe les défaillances de nos institutions et révèle
l’importance de ces individus, qui, de Londres à Paris, de Naples à
Sofia, mettent courageusement le projecteur sur les dérives de l’Etat
de droit. Sans eux, on ne parlerait pratiquement jamais de corruption,
de manipulations financières ou de paradis fiscaux.
Vous dédiez ce livre à François-Xavier Verschave, inventeur du
concept pourfendeur de la Françafrique, qui dénonça longuement les
relations ambigües de la France avec ses anciennes colonies. Nicolas
Sarkozy avait promis la rupture avec ces prédécesseurs dans ce domaine.
A-t-il tenu parole ?
Non, les relations entre la France et l’Afrique n’ont pas changé, et
bien des indications en attestent. Le classement invraisemblable par le
parquet de Paris de la plainte déposée en mars 2007 par trois
associations pour « recel de détournement de fonds publics » visant les
présidents gabonais (Omar Bongo), congolais (Denis Sassou Nguesso), et
guinéo-équatorien (Teodoro Obiang). La visite de Nicolas Sarkozy à Omar
Bongo juste avant son élection et son appel au même Bongo au lendemain
de son élection pour le remercier de ses conseils. Son refus d’aborder
le sort des nombreux journalistes assassinés au Congo avec Denis Sassou
Nguesso. Tout cela montre que Le pouvoir français conserve toujours des
relations coloniales avec certains Etats africains, pour le plus grand
profit d’une petite camarilla africaine et française.
Comment réagissez-vous à l’ouverture, début avril par le
parquet de Monaco, d’une enquête préliminaire visant un compte off
shore détenu par feu Edith Bongo, la femme d’Omar Bongo ?
Quelle honte pour la France de se voir donner des leçons de justice et
de transparence par Monaco ! Le parquet de Paris a commis une erreur
historique en classant cette affaire. Il n’a même pas invoqué l’«
opportunité politique » pour le faire mais, « l’absence de délit
constitué ». Comment peut-on mentir ainsi à l’opinion au vu des preuves
flagrantes de détournements de fonds publics qui figurent dans le
dossier ? Cela dit, ne soyons pas naïfs. Monaco a juste fait un geste
de bonne volonté avant le G20. On risque d’apprendre dans quelques mois
que l’argent déposé sur le compte d’Edith Bongo était tout à fait
légitime, qu’elle avait une très riche grand-mère ou qu’elle avait
gagné au loto…
“En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions
financières en France, il y en avait eu 120 l’année
précédente. La volonté politique est très claire.”
Dans votre livre, Drago Kos, président de la Commission pour la prévention de la corruption en Slovénie, affirme : « La Commission européenne se fiche complètement de la lutte contre la corruption. » Partagez-vous cet avis ?
Drago Kos souhaite que l’Europe soit plus vigilante dans sa lutte
contre la corruption. Pour l’instant, l’Union européenne doit se
contenter d’agir avec l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf),
qui n’est que l’embryon d’un organisme d’enquête. Il n’existe pas de
parquet européen qui pourrait contrer plus efficacement la criminalité
financière internationale. La Commission européenne ne reste pourtant
pas toujours inerte. En 2008, elle a bloqué 800 millions d’euros d’aide
à la Bulgarie, dans l’attente de progrès sur le front de la corruption
dans ce pays. Cette décision prouve qu’elle peut montrer les dents.
Elle pourrait le faire beaucoup plus, et ce sera une de mes priorités
si je suis élue.
En Bulgarie, vous décrivez un système politique gangrené par la
corruption et la mafia, et vous annoncez au détour d’une phrase que
Dominique de Villepin préside le groupe d’« experts européens » chargé
par le gouvernement bulgare d’améliorer l’image de son pays auprès des
instances européennes. Comment jugez-vous ce type d’engagement ?
Je trouve incroyable qu’un ancien Premier ministre français fasse du
lobbying pour améliorer l’image de la Bulgarie. C’est sidérant. Cela
prouve que la seule valeur qui compte dans notre monde est l’argent et
que tout est à vendre.
On est frappé en lisant le livre de l’ampleur de la corruption dans
plusieurs pays de l’Union européenne et de la discrétion des organismes
(Office antifraude de l’Union européenne, Comité anticorruption de
l’OCDE, le GRECO au Conseil de l’Europe) chargés de lutter contre
elle...
Comme toutes les constructions supranationales, ces organismes sont
faibles, car ils fonctionnent sur le consensus. Par nature, ce sont des
lieux propices aux collusions d’intérêts et aux jeux d’alliances.
Pourtant, croyez moi, s’ils n’existaient pas, la situation serait
encore pire. En dépit des pressions très fortes des Etats, certaines
procédures sont menées à leur terme. Le gouvernement anglais n’a par
exemple pas réussi à obtenir la tête de Mark Pieth, le président du
Comité de lutte anticorruption de l’OCDE, et a subi l’humiliation
d’être sévèrement pointé du doigt dans un rapport de l’OCDE pour avoir
stoppé une enquête en Grande-Bretagne contre le groupe d’armement
British Aerospace, accusé de corruption massive sur des contrats
d’armes.
Ces condamnations, peu connues de l’opinion publique,
peuvent-elles avoir le moindre impact dans la lutte contre la
corruption ?
Ces organismes n’ont pour l’instant rien de mieux à proposer que de
rendre public ce type de rapports et d’essayer de les faire vivre dans
un espace public pollué par de nombreuses informations sans grande
importance. C’est leur seule arme. C’est un sabre de bois, mais c’est
un sabre.
“La criminalité financière est internationale.
Nous devons mettre en place
une justice supranationale.”
Que faudrait-il faire pour renforcer la lutte contre la corruption au niveau européen ?
Les enquêteurs sont limités à leur territoire national, alors que la
criminalité financière est internationale. Nous devons mettre en place
une justice supranationale. Un procès contre la France se déroulerait
devant les tribunaux français, mais resterait hors de portée du parquet
français. Par ailleurs, l’Europe s’est depuis longtemps dotée d’une
Cour européenne des Droits de l’homme et, dans la mesure où on peut
penser que la grande corruption est une violation des Droits de
l’homme, il serait concevable de créer également un tribunal européen
chargé de la criminalité économique trans-frontières.
En Bulgarie, certains journalistes n’hésitent pas à dénoncer à
leurs risques et périls les dérives mafieuses, comment jugez-vous
l’état des médias en France ?
Je suis partagée. Comme partout dans le monde, la presse est en crise
et je comprends la lassitude et le découragement des journalistes qui
sortent des affaires sans que rien ne bouge. En même temps, je trouve
qu’il y a des silences assourdissants sur certains sujets. Quand on
apprend par exemple qu’une perquisition au domicile de Gaston Flosse,
véritable proconsul sénateur de la Polynésie française, a permis la
découverte d’une lettre détaillant les conditions dans lesquelles un
journaliste tahitien aurait été assassiné, il me semble que le rôle de
la presse est d’enquêter. Même chose quand le parquet de Paris ouvre
une enquête préliminaire pour « trafic d’influence » contre Christian
Poncelet, sénateur des Vosges et ancien président du Sénat. Dans ce
type de cas, les médias devraient demander en permanence des comptes au
procureur compétent. Il faut bien comprendre que, dans leur tête, les
procureurs rendent d’abord compte à leur ministre, lui-même en ligne
directe avec la présidence de la République. La presse ne doit pas
hésiter à poser les questions gênantes et rappeler, le cas échéant, les
procureurs à leur inaction. Les magistrats rendent la justice au nom du
peuple français et non au nom du pouvoir, mais ils ont tendance à
l’oublier si on ne leur rappelle pas !
Six ans après la Déclaration de Paris, appelant les
juridictions des différents Etats à s’unir contre la corruption
internationale, la coopération internationale reste minime, n’est-ce
pas décourageant ?
Tout n’est pas noir. Une convention anti-corruption a été adoptée par
l’ONU en 2003 et ratifiée par 130 pays qui se sont dotés d’une
législation anticorruption. Les instruments juridiques s’en trouvent
améliorés, et c’est un énorme progrès.
Vous avez mis sur pied, avec l’aide du gouvernement norvégien,
le Network, un réseau informel international d’enquêteurs spécialisés
dans la lutte contre la corruption. On n’y trouve aucun Français.
Faut-il y voir un signe ?
Non, c’est un hasard. Pas une fatalité. Reste qu’il n’existe plus de
grandes enquêtes en cours actuellement en France et ce n’est pas bon
signe. En 2008, il y a eu 26 ouvertures d’instructions financières, il
y en avait eu 120 l’année précédente. La volonté politique est très
claire.
Vous avez déclaré un jour : « On ne peut pas gagner le combat
contre la corruption, nous avons perdu contre le pouvoir et la
cupidité, mais cette lutte vaut la peine d’être menée. » Où
trouvez-vous la force de continuer à mener une cause qui vous semble
perdue ?
Je ne crois plus qu’on puisse instruire contre le pouvoir à très haut
niveau. Nulle part, y compris dans des pays très démocratiques. Au bout
d’un moment, le pouvoir finit toujours par ne plus tolérer les
intrusions qui le menacent. Quand j’ai créé une unité anticorruption à
Madagascar, j’ai expliqué aux enquêteurs qu’ils pouvaient épingler le
directeur des douanes, pas le Premier ministre. Cette guerre-là est
perdue d’avance. Madagascar est un pays à la démocratie incertaine.
Dans un pays comme la France, il faut être plus courageux, mais c’est à
haut risque. Au niveau international, nous pouvons fermer les lieux où
les personnalités corrompues cachent leur butin. C’est la raison pour
laquelle il faut lutter sans relâche contre les paradis fiscaux (1).
“Les magistrats rendent la justice au nom
du peuple français et non au nom du pouvoir,
mais ils ont tendance à l’oublier
si on ne leur rappelle pas !”
Faut-il réformer le cadre légal autorisant le versement de
toutes sortes de rémunérations complémentaires (primes, stock-options,
parachutes dorés…) aux dirigeants des grandes entreprises ?
Je pense que certains patrons comme Daniel Bouton (Société Générale)
ou Thierry Morin (Valéo) ont une image d’eux-mêmes qui n’a rien à voir
avec la réalité. Je n’ai jamais compris comment on pouvait croire que
le résultat d’une très grande entreprise était dû à la performance de
ses cadres dirigeants. Prenez les compagnies pétrolières, leur résultat
dépend bien plus du cours du pétrole et de celui du dollar que de
l’action de leurs dirigeants. Nous avons accepté en période de
croissance des comportements intolérables. Certains dirigeants ont fait
prendre des risques mortels à leur entreprise et voudraient continuer à
ponctionner pour leurs revenus et leurs retraites des sommes
démesurées.
Avec ma fille, nous avons écrit un livre technique sur l’abus de biens
sociaux. Dans la jurisprudence française, on trouve des boulangers ou
des entrepreneurs de carrosserie condamnés pour s’être versé une
rémunération trop importante alors que leur entreprise battait de
l’aile. Je parle de 300 €, pas de milliers de stock-options ! A cette
aune, Daniel Bouton serait en faute. Mais il ne sera jamais inquiété.
“Il existe un salaire minimum,
il faudrait créer un salaire maximum.”
Ne craignez-vous pas qu’en se focalisant sur les avantages des
chefs d’entreprise on occulte les questions plus essentielles des
paradis fiscaux et de la régulation des marchés financiers ?
Vous savez bien que la réalité n’existe pas, il n’y a que la perception
de la réalité qui existe. Et, dans cette perception, les symboles sont
très importants. Pour notre « vivre ensemble », notre contrat social,
il est vital que ces comportements cessent. Il existe un salaire
minimum, il faudrait créer un salaire maximum. Depuis vingt ans, une
frange de la population s’est autoproclamée indispensable et s’est
arrogé des rémunérations délirantes. Il faut la ramener à la réalité.
En introduction de votre livre, vous écrivez : « A Paris, j’ai
connu des reparties qui vous marquent pour toujours, parce qu’elles
vous font entrevoir la réalité du monde. » Auxquelles pensiez-vous ?
Il y en eut de très nombreuses. Celle de Pierre Conso, par exemple,
l’ancien patron des Ciments français. Cet homme plaisant et bien
intentionné m’a dit un jour : « Madame
Joly, ce que vous me reprochez là – délits d’initié, présentation de
faux bilans, camouflage de l’endettement –, il n’y a que les juges pour
s’en étonner. C’est ça le monde. » Avec sa casquette de professeur à HEC, il m’a ensuite fait cette proposition : « Si
vous voulez, je pourrais vous faire réaliser une étude par mes
étudiants qui vous montrerait que toutes les entreprises du CAC 40 ont
des filiales dans les paradis fiscaux qui servent à commettre des
délits d’initié. »
Une autre fois, un dirigeant d’une grande compagnie pétrolière m’a dit : « Madame
Joly, vous devriez m’admirer de maintenir le montant de la corruption à
hauteur de 2,5 % dans le pétrole. Car, bien sûr, vous connaissez les
pourcentages dans l’armement ? C’est 40 %. » Tout ça était dit avec tellement d’évidence, et cette morgue des élites que je reconnais entre mille.
Vous revenez en France dans l’arène politique, un monde dont
vous connaissez moins les codes, ne craignez-vous plus ces reparties
qui ne manqueront pas de vous être à nouveau adressées ?
J’ai désormais quelques certitudes. Du temps de l’affaire Elf, je
n’avais pas encore compris « the big picture », je n’avais pas l’image
complète. Aujourd’hui, je comprends mieux comment fonctionne le monde.
Je pense être porteuse de cette force-là et pouvoir l’utiliser
utilement.
Propos recueillis par Olivier Milot
(1)
Lire sur ce sujet : “La question des flux financiers illicites”, par
Raymond Baker et Eva Joly, dans le no 124 de la revue “Commentaire” (commentaire.fr).
A lire
Des héros ordinaires, d'Eva Joly, éd. Les Arènes, 192 p., 19 €.
http://www.telerama.fr/monde/eva-joly-1-2-bille-en-tete-contre-la-corruption,41640.php
30 janvier 2009
Nos libertés publiques sont "en sursis" ?
Les Verts
Communiqué de presse du 26 janvier 2009
Libertés publiques en danger !
Le recul des libertés publiques continue à un rythme effréné : après la
restriction du droit de grève, le fichage ADN généralisé, le fichage
des militants associatifs et politiques, la criminalisation des
défenseurs des sans-papiers, la condamnation des militants du droit au
logement, des défenseurs de l’environnement, le muselage de
l’opposition par la réforme du parlement, c’est à la liberté de
manifester que s’attaque le gouvernement.
Ainsi on apprend que samedi 24 janvier, c’est une centaine de
manifestants de la mouvance libertaire qui ont été interpelés et placés
en garde-à-vue. Coincés entre deux cordons de CRS, l’entrée fermée du
métro et des immeubles, ils ne pouvaient pas s’échapper ou se disperser
comme le leur auraient demandé les policiers. Les manifestants et de
simples badauds ont été copieusement gazés, brutalisés avant d’être
embarqués. Pourtant la préfecture de police elle-même n'a évoqué aucune
dégradation, aucune violence de la part des manifestants. Leur seul
tort :"la manifestation n'était pas autorisée !". Sans doute un nouvel
épisode du feuilleton : "Madame Alliot Marie voit des terroristes
partout". Des abus semblables avaient été ordonnés il y a quelques mois
à Vichy face aux défenseurs des droits des étrangers ou plus récemment
lors du procès des jeunes de Tarnac.
Il semblerait que le gouvernement ait choisi la politique du pire,
museler de plus en plus brutalement toutes les expressions de
mécontentement, quitte à les exacerber. Pour l'instant, il essaie
surtout de stigmatiser des groupes marginaux ou minoritaires, mais ne
nous y trompons pas : si nous laissons faire, chacun de nous pourra
bientôt se retrouver victime arbitraire de cette répression.
Les Verts sont très inquiets de ce recul des libertés publiques, à une
vitesse sans précédent, et qui menace une frange de plus en plus large
des citoyens.
Djamila Sonzogni, Jean-Louis Roumégas,
Porte-parole
à lire aussi sur Télérama.fr :
Robert Badinter : “On passe d’une justice de liberté à une justice de sûreté. C’est inquiétant”

