16 octobre 2009
Journée mondiale de l'alimentation ET viande
| . |
Enquête
Les menaces de l'industrie de la viande |
Adieu veaux, vaches, cochons ?
LE MONDE BOUGE - L'explosion de l'industrie de la viande est un fléau pour la planète. Exemple : le méthane des vents bovins, un gaz à effet de serre plus nocif que le CO2 ! Pour sa survie, l'homme devra-t-il devenir végétarien ? Trop simple. On en profite pour revoir (en lien ci-dessous) trois vidéos sur l’élevage des porcs. Vous reprendrez bien un peu de charcuterie ?
- Licence CC by sa/Flickr/Galerie de Nikke Lindqvist.
Le réchauffement climatique aura-t-il la peau du gigot d'agneau et du rosbif ? Derrière cette question d'apparence loufoque se cache l'un des enjeux majeurs du siècle. Nous savions la planète menacée par nos voitures, nos logements surchauffés et nos long-courriers. Sachez que notre appétit pour les bonnes grosses côtes de boeuf se paye lui aussi au prix fort. Jugez plutôt : l'industrie de la viande est aujourd'hui la deuxième émettrice de gaz à effet de serre au monde, juste derrière l'industrie de l'énergie. Elle en produit 18 %, soit plus que tous les transports planétaires réunis (14 %) ! 18 %, émis tout au long de la chaîne de fabrication de nos steaks : depuis les engrais chimiques pour les fourrages jusqu'à l'azote du fumier, via les pets et surtout les rots de vaches chargés en méthane, un gaz à effet de serre vingt-cinq fois plus puissant que le gaz carbonique. Ce chiffre monstrueux a été publié pour la première fois en 2006 dans un rapport explosif de la FAO, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture. Et confirmé, depuis, par une série d'études. A tel point que la Suède envisagerait de mettre la viande au sommaire du prochain sommet sur le climat de Copenhague, en décembre prochain. Le XXIe siècle verra-t-il la fin du régime carné pour des raisons – que l'on n'attendait pas – écologiques et sanitaires ?
La litanie des méfaits de l'industrie de la viande est longue, comme le rappelle le journaliste Fabrice Nicolino dans un livre coup de poing, Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde. Il y a bien sûr les conditions barbares dans lesquelles les poules – bec coupé –, les cochons – sans queue ni dents –, les vaches – écornées – vivent leur moderne existence de « marchandises animales ». Rien de très nouveau sous la plume de Nicolino. Une poignée de livres fondateurs et quelques documentaires avaient déjà exposé l'absurdité et l'horreur de l'industrie de la bidoche (1). Mais cela vaut d'être répété, tant les puissantes filières de « production animale » font tout pour en dissimuler la violence.
“Si les Chinois se mettaient à consommer
des produits laitiers, et les Indiens
de la viande, ce serait un tremblement
de terre pour l'agriculture mondiale.”
Il y a aussi les risques pour la santé d'une surconsommation de viande rouge, charcuteries industrielles et autres produits transformés : maladies cardio-vasculaires, obésité, diabète et bien sûr cancers... « Les études sont nombreuses et concordantes, constate Nicolino, mais les esprits ne sont pas mûrs pour l'entendre. Comme à la fin des années 60 face au tabac, quand coexistaient le cow-boy Marlboro et les premiers cris d'alerte. » Car la demande explose, accompagnée par la prolifération d'exploitations hors-sol à travers le monde, et en particulier en Asie. De 71 millions de tonnes en 1961, la production de viande a atteint 284 millions de tonnes en 2007. La consommation globale, elle, a doublé en quarante ans. Dans les pays en développement, elle a même doublé dans les seules vingt dernières années ! « Partout, l'augmentation des revenus s'accompagne de celle de la consommation de viande, ce qui est une bonne nouvelle pour les pays pauvres. L'événement planétaire de ces vingt dernières années, c'est la poule au pot du Chinois ! » résume Bruno Parmentier, auteur de Nourrir l'humanité. Nos 15 millions de cochons français ne pèsent plus grand-chose face à leurs 489 millions de cousins chinois. Et que dire des 4,4 milliards de poules et des 115 millions de bovins chinois ! « Une grande partie de l'humanité est encore végétarienne, ajoute Parmentier. D'où ces interrogations, essentielles pour notre avenir alimentaire : les Chinois, qui ne consomment pratiquement pas de produits laitiers, vont-ils modifier leurs habitudes ? Les Indiens, pour la plupart végétariens du fait de la croyance hindoue en la réincarnation, vont-ils un jour devenir carnivores ? Si c'était le cas, ce serait un tremblement de terre pour l'agriculture mondiale. »
La croissance actuelle du consumérisme carné donne déjà un avant-goût des conséquences en chaîne pour l'humanité. A commencer par la multiplication des virus, deux tiers des affections humaines provenant des animaux. Selon Bruno Parmentier, « les conditions sont réunies pour que l'élevage, en particulier de volailles et de porcs, connaisse des crises sanitaires croissantes, notamment en Asie : grande densité de population, développement accéléré des élevages à proximité des habitations, faible système de contrôle sanitaire, conditions de transport et chaînes du froid approximatives... ». Mais, surtout, « produire » (car impossible de parler d'« élevage » dès lors qu'il s'agit d'infrastructures ultra intensives et souvent hors-sol) de la viande à grande échelle demande des ressources vertigineuses : selon la FAO, la production de protéines animales engloutit 70 % des terres agricoles, plus de 30 % des terres émergées et 45 % de l'eau mondiale. Bien que le nombre d'affamés dépasse le milliard (et augmente chaque année de 50 millions), la majeure partie du maïs et du soja sert à nourrir cochons, vaches et poulets. Et si la forêt amazonienne disparaît comme peau de chagrin, c'est d'abord au « profit » de l'élevage. « A destination du marché intérieur brésilien, qui a vu la consommation de viande multipliée par quatre entre 1979 et 1997, précise le géographe Guillaume Marchand, auteur d'un instructif décryptage de l'"effet papillon" entre consumérisme carné et déboisement. Mais aussi pour la filière d'exportation, qui s'est développée à la demande de l'Union européenne à la suite de la crise de la "vache folle". » Ne manque plus, pour compléter un tableau déjà apocalyptique, « que » la pollution massive des airs, des sols et des eaux (les déjections animales étant 130 fois supérieures en volume aux déchets des hommes et hautement productrices de résidus d'azote et de phosphore).
Alors, que faire, quand on sait que la production de viande - et celle de lait - s'apprête à doubler d'ici à 2050 ? Devenir végétariens ? « Attention, tempère Guillaume Marchand. En Amazonie, par exemple, le bétail est souvent la seule manière de s'en sortir pour les petits paysans. » Au sud, le bétail reste un moyen de traction et un apport primordial de protéines et de lipides. Au nord, les animaux valorisent des prairies qui captent mieux le carbone que les terres mises en culture. « Choisir le tout-végétarien reviendrait à nier des cultures millénaires, ajoute la sociologue Jocelyne Porcher. N'oublions pas que l'élevage, à la différence des productions industrielles de viande, ne vise pas qu'à produire des aliments. Il nous a permis de construire une relation avec les animaux, depuis le début de la domestication. Et puis, en éliminant la viande, on conforte les industriels agro-alimentaires, qui veulent produire de la viande artificielle par cultures cellulaires et se débarrasser définitivement des animaux ! »
Mieux vaudrait donc revoir la façon dont la viande est produite. Promouvoir une agriculture et un élevage « écologiques », relocalisés, plutôt qu'intensifier toujours plus nos modes de production. Et, surtout, convaincre les riches de ne plus se gaver de bidoche. « Voilà le grand enjeu, poursuit Bruno Parmentier, les pays riches seront-ils assez responsables pour s'occuper de leur santé, diminuer leur consommation et permettre à l'humanité de s'en sortir ? » A Gand, en Belgique, on y croit. Depuis mai dernier, chaque jeudi, c'est donderdag veggiedag - jeudi sans viande -, et c'est une première en Europe.
Weronika Zarachowicz
Télérama n° 3118
(1) Côté films, We feed the world, d'Erwin Wagenhofer, et Notre pain quotidien, de Nikolaus Geyrhalter. Côté livres, les ouvrages de Jocelyne Porcher sur la filière porcine (lire Télérama no 3050), des philosophes Jacques Derrida, Florence Burgat ou Elisabeth de Fontenay, de la scientifique Jane Goodall... A lire Bidoche, l'industrie de la viande menace le monde, de Fabrice Nicolino, éd. Les liens qui libèrent, 2009, 386 p., 21 €. « La "connexion hamburger" appliquée à l'Amazonie brésilienne », de Guillaume Marchand, in Confins, revue franco-brésilienne de géographie, no 5, 2009. Le Massacre de l'Amazonie, juin 2009, www.greenpeace.org Journée mondiale de l'alimentation, le 16 octobre 2009. www.fao.org/getinvolved/fr/
02 août 2009
L'homme sans empreinte
![]() |
. |
La vie d'un…
Flamand vert |
|---|
L'homme sans empreinte
LE MONDE BOUGE - On le surnomme “Low Impact Man”. Steven Vromman, belge, 48 ans, est en pleine décroissance. C’est-à-dire qu’il prouve qu'on peut bien vivre sans épuiser la nature. En réduisant sa consommation, et donc son empreinte écologique. Nous avons rendu une petite visite à ce citoyen de la Terre. Tiens, il a pas la télé…
Patience… dans cinq heures, les patates auront fini de
cuire dans la boite magique… pleine de foin. - Photo : Ezequiel
Scagnetti / Reporters REA
SUR LE MEME THEME
Alors, quoi de neuf ? 9 juin 2009
63 jours pour sauver le monde 4 juin 2009
Clic et déclic à l'école 5 juin 2009
Déjà beaucoup de relief, à quand la profondeur ? 4 juin 2009
Bernard Stiegler : “Il y a beaucoup d’inventions qui ne produisent aucune innovation” 4 juin 2009
Un jour, mon robot viendra 4 juin 2009
Demain, mon robot viendra… La preuve en images ! 5 juin 2009
Ils veulent se rendre utiles 5 juin 2009
La société civile peut-elle porter un projet planétaire ? 8 juin 2009

Entre Bruxelles et Gand, le train ballotte et nous aussi. Quelque part, dans le quartier de Sint-Amandsberg, Steven Vromman, 48 ans, connu sous le nom de « Low Impact Man », innove à sa manière. Depuis un an, ce Flamand vert délarde joyeusement son existence pour réduire son impact écologique. A quoi ressemble-t-il ? A un ours tapi dans une caverne éclairée à la bougie ? Un néohippie ? Un écologiste high-tech entouré de chanvre et d'éoliennes, qui se soulage dignement dans la litière de ses toilettes sèches ?
Voilà l'antre. L'immeuble est bas, sans âme. Porte anonyme. On toque, toque, toque. Boucles blondes, teint rose, visage sportif de petit prince du plat pays monté sur baskets, Steven Vromman nous accueille avec un sourire, mais sans tongs, ni pancho, ni barbe fleurie. Loft dénudé de mâle célibataire, avec plafond, toit, murs et rien d'autre à rapporter, sauf un piano demi-queue curieusement recouvert d'un drap. Au premier coup d'oeil, aucune innovation écologique. Vromman a peu de ressources. Locataire, il se dépouille avec les moyens du bord.
« Café ? ». Il tutoie d'emblée et conte son histoire belge avec un accent des Flandres qui persille la langue de Proust d'intonations bataves. Avant de décroître, il bûchait pour l'ONG Ecolife. Un jour, à bout de cernes, il se pose la question risquée du quadra surmené : « Qu'est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? » Le 1er mai 2008, il s'invente une réponse frugale : dorénavant, il marchera le plus délicatement possible sur la planète pour réduire au minimum son empreinte écologique. L'empreinte écologique ? Un outil inventé au début des années 90 pour mesurer l'impact de nos activités de primates évolués sur la nature. Elle se conjugue en « hectare global » et correspond à la surface nécessaire au mode de vie d'une personne pour produire sa nourriture, les biens qu'elle consomme et pour absorber ses déchets. Le Belge moyen, comme le Français, a besoin de 5,1 hectares pour vivre d'iPhones, de viandes rouges et de vols longs courriers. Or il n'y a sur Terre que 1,8 hectare de terre disponible par tête de pipe. Aujourd'hui, après quatre saisons spartiates, Vromman a atteint son but et réduit son empreinte à 1,6 hectare ! « Tout le monde peut le faire, dit-il. Deux milliards de personnes vivent déjà ainsi en Afrique et en Asie. »
Vromman a réinventé l’eau froide.
Mais il avoue deux bains en un an.
Après le marathon de Bruxelles
et un voyage de 14 heures en bus.
Vromman s'est d'abord débarrassé des objets gourmands : télé, aspirateur, micro-ondes, bouilloire électrique. Ensuite, il a réinventé l'eau froide. Pendant un an, il s'est lavé au gant avec de l'eau à peine tiédie dans une casserole. Il avoue deux bains en un an. Après le marathon de Bruxelles et un voyage de quatorze heures en bus. Il a conservé frigo, ordinateur, lave-linge et téléphone portable. « Vous voyez qu'on n'est pas obligé de retourner à l'âge de pierre ! », dit-il. Pour les toilettes, point de litière : il collecte de l'eau de pluie dans la cour. Un seau sert de chasse. L'hiver, quand l'eau de pluie gèle dans les cuves, les envies sont moins pressantes. Mi-spartiate, mi-père de famille, Steven consent à rallumer le chauffage quand ses enfants, élevés en garde alternée, sont là. Et quand le givre cristallise sur les fenêtres, il maintient la température à 15 °C (17 °C quand les enfants sont bleus). L'une de ses plus belles innovations pour résister au froid ? Le pull.
Le locataire a aussi opéré quelques menus travaux dans son ex-atelier mal isolé.
Il a tapissé des pans de mur de papier alu (jusqu'à 30 % de pertes
évitées), installé de lourds rideaux aux fenêtres, des films plastique
devant d'autres. Il a aussi remplacé les ampoules classiques par des
LED emmêlées dans un navrant réseau de fils qui pendouillent. On ricane
gentiment devant l'ampleur des travaux. Low impact man ne sourcille pas
: « Pour gagner la partie, il faut multiplier les petites victoires. »
Nous marchons sur l'une d'entre elles. Sous nos pieds, dix centimètres
d'épaisseur de bouchons de liège broyés recouverts de planches de bois.
Chez Vromman, le pied se promène tout nu sans craindre le rhume.
Notre “low impact man“ est passé de 125 kg de déchets annuels à 12 ! - Photo : Ezequiel Scagnetti / Reporters REA
Low Impact Man possède quelques objets improbables qu'il aime dévoiler aux journalistes de passage (ils sont nombreux). Un lecteur MP3 à manivelle (made in China) ou un vélo bricolé qui produit de l'électricité : « C'est un instrument pédagogique. Pour me fournir en énergie avec ce vélo, il faudrait pédaler huit heures par jour ! » On s'assoit autour d'une table en bois blanc. Il ouvre un cahier couvert de chiffres et de courbes. Steven compte, recompte et décompte. En permanence. Les courbes sveltes dessinent sa victoire sur la cellulite énergétique. Il a consigné tous ces chiffres sur un blog qui lui a valu une belle médiatisation. Consommation en chauffage : 7 500 kilowattheures contre 17 600 pour le Belge moyen. Consommation en électricité : 200 kilowattheures contre 1 000. Déchets : 12 kilogrammes en un an contre 165 ! Dans le salon se cache encore une innovation fameuse : la marmite norvégienne. Une boîte en bois qui renferme une magie vieille comme un fjord, mais qui ressemble à une boîte normale. D'ailleurs, c'est une boîte normale. Sauf qu'elle est remplie de foin, de ce foin dont on fait les vaches : « Vous enfermez vos patates chaudes là dedans pendant quatre ou cinq heures et elles finissent de cuire sans utiliser d'énergie ! », s'enthousiasme Vromman.
Low Impact Man veut prouver qu'on peut vivre normalement sans consommer comme un goret. Non, il n'est pas nécessaire d'être un ascète. Il ne conduit plus, sauf son vélo pliable, mais s'est octroyé des vacances avec son pote Thomas. En Suède et en cargo, jusqu'à Göteborg, à 900 kilomètres de là (35 mètres cubes de CO2 dégagés contre 308 en voiture, 385 en train, 505 pour l'avion) (1). Là-bas, il a passé une semaine dans « l'hôtel le plus primitif de Suède », en forêt, sans eau ni électricité. Le pote n'a pas toujours apprécié. « Venez, je vous le présente ». Steven ouvre la porte de l'appartement mitoyen. De son canapé moelleux, Thomas, bouille barbue et chevelue d'amateur de hard-rock avec brioche, nous salue. Chez lui, un écran plat géant, un gros frigo et une profonde empreinte écologique : « Je ne le juge jamais, ça serait stérile, rigole Steven. Il est un peu mon "voisin-témoin", il me rappelle la façon dont les gens "normaux" fonctionnent. » Thomas est occupé et puis, surtout, il commence à ne plus souffrir les visites de journalistes. Belges bien sûr, mais aussi italiens, portugais, espagnols, ils sont venus voir à quoi ressemblaient Low Impact Man et son voisin « normal ».
Une éolienne solaire naine plantée
au bord de l'évier tourne pour faire joli.
La rhubarbe, les lentilles et les salades poussent
pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande.
Retour dans le « low impact loft ». Dans la
cuisine, une éolienne solaire naine plantée dans un jardinet au bord de
l'évier tourne pour faire joli. La rhubarbe, les lentilles et les
salades poussent pour de vrai. Ici, pas de poisson ni de viande. Il
faut nourrir les boeufs avant de les transporter pour les tuer et les
manger. En sus, ils pètent. Le coût énergétique est énorme. En
revanche, Vromman se sustente de légumes et de fruits à foison. De
saison. Et locaux. Il a essayé d'arrêter les produits laitiers, mais
sans succès. Il en coûtera aux économistes de lire ce qui suit, mais
c'est la triste vérité : Steven n'achète presque plus rien.
L'hurluberlu récupère, répare ou se fait prêter, sans penser une
seconde au mal que se donnent commerciaux et publicitaires pour lui
revendre son ex-vie : « Moins de biens, plus de liens »,
psalmodie-t-il. Ce dangereux subversif récupère des habits de seconde
main. Au mépris des droits de l'enfant, il offre une nuit à la belle
étoile à son fils pour son anniversaire ou une place de théâtre à sa
fille. Monsieur Petit Impact est aussi membre d'un groupe de troqueurs
rusés : le LETS (Local Exchange Trading System). Cent quarante
personnes qui s'entraident gratuitement. Un vélo à réparer ? Des
rideaux à coudre ? Le réseau répond gratuitement.
Evidemment, pour cautionner de telles pratiques, il
faut raccrocher son individualisme au portemanteau et s'acoquiner avec
d'autres êtres humains. Mais c'est justement le dessein de Steven : «
Les initiatives individuelles comme la mienne sont belles mais
inefficaces à l'échelle de la planète. Il faut créer un groupe, tisser
des liens entre jeunes et vieux, participer ensemble aux mêmes
activités. » Depuis peu, Low Impact Man se rapproche du mouvement des Transition towns,
qui essaime dans les pays anglo-saxons dans le fol espoir de préparer
le monde à l'après-pétrole. Cela fait quatre mois qu'il mobilise son
quartier. Pour les théoriciens des Transition towns, il faut former des communautés dans les quartiers. Commencer petit. Réunir cinq personnes. Projeter un film (par exemple The Power of community : how Cuba survived peak oil,
documentaire de l'Institut Arthur Morgan). Agrandir peu à peu le
cercle. Organiser ensuite un pique-nique dans le quartier. Puis, entre
deux merguez, former des équipes qui planchent sur des thèmes concrets.
L'aménagement de jardins. Les potagers biologiques. Les panneaux
solaires. Pour Steven, c'est sûr, le défi planétaire relève moins de
l'innovation technique que du changement de mentalité : « Nous
allons vivre dans un monde où l'on sera plus fort en communauté que
tout seul. La vraie innovation est à l'intérieur de nos têtes. »
Nicolas Delesalle
Télérama n° 3099
(1)
Le lecteur étonné de voir qu'une voiture rejette plus de C02 qu'un
train aura oublié que le train belge se meut grâce à une électricité
produite par des centrales à charbon.
15 mai 2009
Et la frugalité sauva le monde
| . |
Enquête
Quels consommateurs sommes-nous ? |
Et la frugalité sauva le monde
LE FIL IDéES - La crise modifie le comportement des consommateurs, paraît-il. Les Français sont-ils devenus écolos, humbles, adeptes de la frugalité, quoi ? Ne serait-ce pas plutôt qu’ils ont les poches vides ?
- Photo : Denis Darzac/agence VU
Vous l'avez sans doute aperçu à la télé. Ou dans les journaux. Depuis quelques semaines, « le nouveau consommateur » squatte les médias. On le scrute, on le dissèque, on l'interviewe. Normal, « le nouveau consommateur », c'est vous, moi, votre voisin de palier ou de bureau : un chic type transgénérationnel et transclasses sociales. Car les enquêtes sont formelles, le constat est unanime : nous avons tous muté. Hier encore, nous nous abîmions, pauvres inconscients, dans l'hyperconsommation. Mais c'est fini. Maintenant, nous alterconsommons : « moins et mieux », comme dit Robert Rochefort, directeur du Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie (Crédoc). D'après les spécialistes, nous sommes devenus solidaires et éthiques. Adeptes de la sobriété, de l'humilité et de la frugalité. Bref, profondément subversifs dans un système économique qui incite sans cesse à acheter plus. Le phénomène, paraît-il, date de la crise. «Avec la crise, le temps du "toujours plus" est révolu [...] Tout est à réimaginer », apprenait-on, il y a quelques semaines, dans l'hebdo économique Challenges. Karl Lagerfeld l'a confirmé au Monde 2 : il est convaincu lui aussi que « rien ne sera plus jamais comme avant » et que le bling-bling a fait son temps. Place à la « nouvelle modestie ». Et le mouvement serait profond, à en croire l'éditorialiste de Direct Soir, Jacques Séguéla, lui-même touché par le phénomène et en pleine mue post-Rolex : « C'est notre mode de vie qui change de mode. [...] Manger des fraises en hiver : aberrant. Rouler en 4 x 4 en ville : provocant. Faire des courses à trente minutes de chez soi dans un hyper : exaspérant. Retour à la famille, au terroir, aux racines, au goût des choses simples, aux vertus de l'échange et du partage. [...] Adieu la frime, bienvenue dans le monde de l'altruisme et de l'alterconsommation. »
“Plusieurs enquêtes indiquent que les couples
font davantage l'amour, comme
s'ils avaient compris que le sexe reste
la seule chose démocratique et gratuite !”
Il faut dire qu'elle a l'air épatante, notre nouvelle vie. On pratique l'entraide, on vit dans des yourtes, ou on en rêve, on ne met plus les pieds dans les vilains supermarchés, on astique tout au savon noir, on « fait maison » - les yaourts, le pain, les pulls et même, chez certains radicaux, les dentifrices et les détergents. Et puis on troque. Ça ne coûte rien, et surtout on a enfin compris que «le troc introduit une nouvelle dimension, affective, dans la transaction et permet de tisser des liens», comme le rappelle Le Monde. Ce que nous sentions obscurément sonne désormais comme une évidence : on ne peut pas construire sa vie uniquement sur du matériel, pour paraphraser le psy Serge Hefez s'exprimant sur le sujet dans un hebdo féminin. D'ailleurs, poursuit l'article, « plusieurs enquêtes indiquent que les couples font davantage l'amour, comme s'ils avaient compris que le sexe, bonne vieille valeur refuge et maison, reste la seule chose démocratique et gratuite ! »
Ah bon ? D'où vient donc ce léger sentiment de malaise face à l'avènement annoncé du nouveau-consommateur-frugal-et-heureux-de-l'être ? La nouvelle devrait nous réjouir. Pensez donc, l'aube d'un changement de civilisation, la fin de la marchandisation des modes de vie ! Mais soyons rabat-joie et rappelons quelques évidences : la critique de la consommation de masse ne date pas d'hier et elle est, aujourd'hui encore, loin d'être massive ; et surtout, pour la très grande majorité de la population, la baisse de la consommation n'a rien de volontaire ni de jouissif. Elle est subie, et n'est pas apparue avec la crise : voilà vingt-cinq ans que les classes moyennes se « démoyennisent », que les pauvres sont de plus en plus pauvres, et que tous sont forcés d'adapter leur consommation.
De 1982 à 1986, le capital “antisalarial”
a pris sa revanche avec une rapidité
et une brutalité insoupçonnées
Dans un essai à paraître fin mai, La Crise de trop. Reconstruire un monde failli, l'économiste Frédéric Lordon explique comment nous avons progressivement basculé dans « le capitalisme antisalarial ». Il y dissèque notamment l'évolution du partage de la valeur ajoutée, autrement dit de la part des salaires dans le produit intérieur brut, notamment par rapport aux profits (soit ce qui sert à la fois à l'investissement et aux dividendes des actionnaires) : dix points de moins depuis 1982 ! Certes, Frédéric Lordon reconnaît que les salaires étaient alors trop hauts et les profits trop bas pour que les entreprises puissent investir. Mais de 1982 à 1986, quel rattrapage ! Le capital a pris « sa revanche avec une rapidité et une brutalité insoupçonnées ». En moins de quatre ans, la part des salaires a chuté de façon dramatique tandis que celle des profits s'est mise à grimper, pour atteindre un sommet de 33 % en 1989. On n'en est plus redescendu.
Pour Frédéric Lordon, ce tournant du milieu des années 1980 est capital et doit être choisi comme véritable point de référence pour comprendre ce que les salariés ont perdu : c'est à partir de 1985-86 que la part des profits commence à sérieusement déraper dans « l'excès de la profitation ». A partir de là, « tout ce que le capital va rafler [...], il va le prendre de la plus improductive des manières ». Pas pour investir davantage, mais pour enrichir toujours plus le pouvoir actionnarial au détriment des salariés. Résultat, selon l'économiste, nous aurions à rattraper non pas dix, mais trois points de PIB... soit tout de même la bagatelle de 53 milliards d'euros ! Et ce n'est qu'un minimum. « Pour s'en faire une idée, il suffit de constater que la part des dividendes dans le PIB est passée de 3,2 à 8,5 % en 2007 : 5,3 points au bas mot », passés des salariés aux actionnaires !
Plus pauvre donc, notre « nouveau consommateur » l'est assurément. Mais plus vertueux, plus subversif ? «Cela reste à démontrer, constate l'économiste Jean Gadrey, pionnier dans la réflexion sur les nouveaux indicateurs de richesse. Où que l'on regarde, on ne voit pas de signe de grand bouleversement. Ni du côté des très riches, qui avaient une telle marge de richesse que leurs pertes ne les empêchent pas d'hyperconsommer, même s'ils le font de façon un peu moins ostensible. Ni du côté des pauvres, dont la majorité des dépenses reste quasi incompressible. Prenons la part des dépenses énergétiques dans les budgets : 15 % pour les 20 % les plus pauvres, 6 % à peine pour les 20 % les plus riches... Bref, le consommateur roi, acteur supposé de la consommation, reste assez largement un concept vide. Ses choix sont contraints, par les 600 milliards de dollars dépensés en pub et en sponsoring en 2008, notamment. »
“Pour un système dopé à la croissance,
la réticence à la dépense est une incivilité”
Le système, rappelle Jean Gadrey, est confronté au risque d'une consommation qui ne décolle pas, avec des individus qui épargnent (surtout si l'avenir est incertain), qui refusent de s'endetter et de travailler plus pour consommer plus. « Pour un système dopé à la croissance, la réticence à la dépense est une incivilité critique. Il est donc impératif de mettre au point des dispositifs pour la conjurer. Continuer à penser le consommateur comme débouché de la production. Le discours sur le nouveau consommateur s'inscrit dans cette logique. Tout comme l'avènement de la "croissance verte". C'est assez largement un mythe, qui permet de tout changer sans rien changer. » Bref, une pirouette marketing visant à déculpabiliser le shopping en période de récession et à permettre de continuer à consommer dans un système économique qui ne peut pas faire l'impasse sur la demande intérieure.
Et puis, interroge l'économiste, « comment pourrait-il y avoir des consommateurs vertueux en grand nombre tant que la production de masse reste irresponsable, destructrice de la planète et adepte du moins-disant social ? Appeler les plus pauvres à la frugalité et à une "autre consommation" me paraît indécent. » D'autant que cela revient à faire porter toute la responsabilité sur la ménagère, désormais culpabilisée et accusée de non-assistance à planète en danger, puisqu'elle délaisse le supermarché pour le hard discount et le low cost, deux modèles économiques guère connus pour leurs préoccupations sociales, éthiques et écologiques. «Une consommation plus vertueuse ne se fera pas sans une forte baisse des inégalités. En agissant sur le bas de l'échelle, pour que tous puissent accéder à des produits de type durable. Mais aussi sur le haut, en commençant à réfléchir à un revenu maximal admissible. Cessons de pousser les gens à acheter au sein d'un système qui nous conduit au désastre. Mais substituons à la revendication de progression indéfinie du pouvoir d'achat celle d'un partage plus équitable et durable du "pouvoir bien vivre". »
“La crise joue un rôle d'accélérateur, en renforçant
et en médiatisant un peu plus les prises de conscience”
Même son de cloche chez le politologue Paul Ariès, auteur du précieux manifeste No conso et l'un des animateurs du mouvement de la décroissance : « La grande question n'est pas de changer le consommateur mais le système productiviste. Que faut-il produire ? Comment ? Pour quels types d'usage ? La seule alternative est de réinventer d'autres cultures, d'autres façons de vivre avec d'autres produits. C'est ce que nous essayons de faire avec le slow food, les Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne), les SEL (systèmes d'échanges locaux), les coopératives, etc. Et nous avons de plus en plus d'écho. »
Ainsi, nous n'avons pas tous muté. Le changement de civilisation et le nouvel art de vivre attendront. Mais de plus en plus de Français se posent des questions, résume Jean Gadrey. Qui sont-ils ? Selon les enquêtes (1), les 10 à 20 % de la population engagés dans des modes de consommation durable depuis quelques années déjà, plus ou moins radicalement, et sensibles à des thèmes aussi divers que la critique du culte de la croissance, les OGM, l'épuisement des ressources naturelles ou la malbouffe... « La crise ne les a pas transfigurés, mais elle joue un rôle d'accélérateur, en renforçant et en médiatisant un peu plus ces prises de conscience. » Jean Gadrey, qui anime régulièrement des débats publics un peu partout en France, a ainsi vu son auditoire tripler depuis l'été. «Les débats débordent maintenant les réseaux militants d'Attac ou des Amis de la Terre. Et les gens me posent des questions impossibles il y a encore quelques mois : par exemple, a-t-on vraiment besoin de la Bourse ?» Jamais on n'avait autant entendu parler de « revenu minimal garanti » ni de « revenu maximal acceptable ». Et des termes qui hier encore n'étaient connus que d'une poignée d'individus quittent peu à peu leur ghetto militant.
“Il faut changer notre façon de penser,
décoloniser notre imaginaire de consommateur.”
Depuis quelques mois, le grand public en sait plus sur le down-shifting - la « rétrogradation », qui invite à un mode vie plus frugal ; les freegans, qui remplissent leurs réfrigérateurs à partir des poubelles de nos supermarchés pour dénoncer le gaspillage ; ou encore le mouvement The Compact, qui propose d'arrêter d'acheter des produits neufs pendant un an. De plus en plus populaires, les « locavores » nord-américains ne consomment que local. Dans la même famille, en France, les Amap, ces « paniers paysans » qui mettent en contact direct consommateurs et agriculteurs et défendent une agriculture paysanne, de saison et écologiquement saine, rencontrent un succès croissant. « Il va falloir apprendre à vivre beaucoup mieux avec beaucoup moins, déclare Paul Ariès. Il faut retrouver collectivement et individuellement le sens des limites. Einstein disait que lorsqu'on a la tête en forme de marteau on voit les problèmes sous forme de clous. Il faut donc changer notre façon de penser, décoloniser notre imaginaire de consommateur. Apprendre à entretenir d'autres types de rapport aux objets. Se rappeler que nous ne sommes pas nés consommateurs. »
Cette scène vue à Paris, il y a quelques jours : cinq jeunes freegans, bien habillés, inspectent la poubelle fraîchement sortie du supermarché voisin. Intrigués par la scène, plusieurs passants s'arrêtent et commencent à discuter avec le groupe. Concert d'exclamations : « Quoi, vous n'êtes pas des SDF ? Bravo, c'est courageux ! », « Y en a marre du gaspillage ! », « Super, tenez bon ! ». « Il y a encore six mois, sourit Julius, 25 ans et glaneur depuis 2007, on se faisait insulter, y a de l'espoir... »
Weronika Zarachowicz
Télérama n° 3095
(1) Selon l'enquête Ethicity sur “Les Français et la consommation durable”, publiée le 1er avril, “un petit quart” de la population se déclare “éco-consommateur”. Voir www.ethicity.net A lire La Crise de trop. Reconstruire un monde failli, de Frédéric Lordon, éd. Fayard, à paraître le 27 mai. Apprendre à faire le vide. Pour en finir avec la société du toujours plus, de Paul Ariès (avec Bernadette Costa-Prades), éd. Milan, 2009. Non au capitalisme vert, Actes du Contre-Grenelle 2, organisé par La Décroissance le 2 mai à Lyon, éd. Parangon, à paraître le 15 mai. Sur le Net
29 octobre 2008
Journée internationale sans achat 2008
Samedi 29 novembre 2008 - Journée internationale sans achat 2008
À
tous les tartufes qui vont nous dire : « Vous n’avez pas honte
d’appeler à une Journée sans achat alors que le monde est en crise ? »,
nous rappelons que le plus sûr moyen d’aggraver la crise est de
continuer dans la fuite en avant du consumérisme sans être capables de
s’arrêter pour réfléchir.
La société de consommation est
aveugle, il n’y a pas de croissance et
de développement économique
infinis
possibles sur une planète dont les ressources sont limitées.
Nous extrayons aujourd’hui deux fois trop de ressources fossiles,
et
nous émettons dans l’atmosphère plus de deux fois plus de gaz
carbonique que la planète ne peut en absorber. La biodiversité
s’effondre.
C’est aujourd’hui que l’extraction du pétrole entre en déclin. La
société de consommation engendre un pillage et l’injustice :
20 % de la
population de la planète, les pays riches,consomment plus de 80 % des
ressources planétaires.
Notre niveau de consommation a un coût :
l’esclavage économique de populations entières.
La société de consommation est mortifère, elle réduit l’humain à n’être qu’un agent économique : producteur-consommateur.
Elle nie nos dimensions politique, culturelle, philosophique, poétique
ou spirituelle
qui sont l’essence même de notre humanité.
Nous devons nous libérer de cet obscurantisme qui consiste à croire en
la toute-puissance de la technoscience et à nous défausser sur elle de
nos responsabilités.
La science repose sur le doute et non sur la foi.
L'espoir est de réanimer notre conscience et
de traduire nos idées au quotidien dans nos actions.
Renouons avec notre capacité d’autolimitation et de création,
individuellement, avec la simplicité volontaire, et collectivement,
grâce à la décroissance.
Casseursdepub.org 
07 octobre 2008
Décroître, ils y croient
Télérama - 28 février 2007
AUTRES - A l’encontre des théories économiques dominantes, des chercheurs et des militants refusent la croissance à tout prix et rêvent de « vivre mieux avec moins ».
Tout d’abord, oublier la voiture. Lui préférer le vélo, ou la marche. Ne pas acheter de fraises en février. Laisser tomber les week-ends à Marrakech, et même en Corse (à moins d’y aller à la voile). Ces propositions vous font frissonner – ou sourire ? Sachez que d’autres les considèrent avec le plus grand sérieux. Ils y voient même un nouveau nirvana, sur le mode « vivons mieux avec moins ». Pour préserver la planète. Pour être plus heureux. Hier marginale, l’idée trace sa route. Et ses partisans lui ont trouvé un slogan-choc, la « décroissance ». Histoire d’affirmer une démarche radicale, tant ils s’attaquent aux tabous dominants d’une époque qui invite sans cesse au toujours plus – de besoins, de consommation, de performances, d’informations. Et à tout un ordre économique, qui repose sur un postulat fondamental : hors de la croissance, point de salut. En témoigne encore l’actuelle campagne présidentielle : de Royal à Sarkozy, excepté José Bové, la messe est dite : un pays DOIT croître, autrement dit constamment augmenter sa production en volume, calculée sous forme de produit intérieur brut. Même si ce PIB comprend aussi la vente de somnifères ou le chantier de dépollution de l’Erika. Et même si, comme disait Bob Kennedy, « le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue ». Pas question, disent les décroissants, de s’obstiner sur ce chemin PIBmaniaque. Nous n’avons plus le temps. Ils avancent un argument massue : plus le système économique cherche à augmenter la richesse matérielle, plus il puise dans le capital de la planète. Celui-ci étant limité, la croissance débouche fatalement sur une faillite généralisée, dont on observe les signes avant-coureurs : les ressources énergétiques s’épuisent, la biodiversité est mise à mal, le climat change. Et rien ne va s’arranger avec l’irruption de millions de néo-bourgeois indiens ou chinois, qui aspirent eux aussi au sèche-linge, à la voiture climatisée et aux vacances exotiques en charters. « La décroissance ne vient pas d’une idéologie et c’est sa principale force, insiste Jean-Paul Besset, porte-parole de Nicolas Hulot et collaborateur d’Entropia, la nouvelle revue intello des anticroissance. Elle s’impose par les faits, par la prise en compte d’une nécessité physique. » Il y a pourtant bien une théorie économique, au départ. Celle d’un Américain d’origine roumaine, Nicholas Georgescu-Roegen, mort en 1994 dans une quasi-indifférence et inventeur d’une nouvelle manière de penser l’économie : la « bioéconomie », ou l’étude des relations entre économie et environnement, économie et physique. La particularité du processus économique, explique-t-il, est d’être régi par les lois de la thermodynamique. Notamment la loi de l’entropie, selon laquelle une ressource énergétique, une fois utilisée par les machines, est perdue. Bref, il rappelle une évidence oubliée par le libéralisme et le communisme : la consommation de ressources limitées finira inévitablement par les épuiser complètement. La décroissance, c’est d’abord ce grand chambardement du regard, sur l’économie et sur l’homme. Ce n’est donc pas un hasard si elle compte dans ses rangs des voix singulières, parmi les plus intéressantes dans le discours écologique. Comme celles de ses initiateurs, Ivan Illich, Cornelius Castoriadis ou encore le trop méconnu André Gorz, qui dès les années 70 avaient bien perçu les limites de l’ultraproductivisme et de l’hyperconsommation. Mais aussi celles de ses inspirateurs actuels, l’universitaire Jacques Grinevald, le politologue Paul Ariès, les philosophes Patrick Viveret et Majid Rahnema, le sage écologiste Pierre Rabhi ou encore Vincent Cheynet, cofondateur de La Décroissance, mensuel mordant diffusé à plus de 25 000 exemplaires. Tous passent au crible les absurdités de notre quotidien : pourquoi une famille de quatre personnes possède-t-elle environ trois mille objets, alors qu’elle n’en avait pas plus de deux cents il y a cent ans ? Pourquoi une automobile reste-t-elle à l’arrêt 92 % de son temps ?... Et questionnent les évidences de nos temps modernes : qu’est-ce que le nécessaire ? Le superflu ? Ils veulent enterrer les indicateurs classiques, comme le PIB, pour en exploiter de nouveaux, par exemple « l’empreinte écologique », qui mesure la pression de l’homme sur la nature. Décidément à rebrousse-poil, ils préfèrent prôner comme Pierre Rabhi une « sobriété heureuse » et torpiller les faux-semblants du développement durable. « Y a-t-il besoin de “développer” encore la France, l’Allemagne ou les Etats-Unis ? » s’interroge le journaliste Hervé Kempf dans Comment les riches détruisent la planète. « Le développement durable n’a pour fonction que de maintenir les profits et d’éviter le changement des habitudes en modifiant, à peine, le cap. Mais ce sont le profit et les habitudes qui nous empêchent de changer de cap. Quelle est la priorité ? Les profits ou le bon cap ? » « C’est la raison d’être de la décroissance : un mot-obus qui permet de se révolter, de déboucher sur un nouvel imaginaire », dit Paul Ariès. Mais pour construire quoi ? Un monde « relocalisé », disent les objecteurs de croissance. « Il faut produire au plus près des lieux de consommation, insiste l’économiste Serge Latouche. Réapprendre à vivre avec les ressources naturelles du coin, passer à l’échelle de l’éco-région. Cesser de fabriquer des yaourts à la fraise qui nécessitent plus de 9 000 kilomètres de transport si l’on cumule le trajet du lait et celui des fraises cultivées en Pologne ! » Le député Vert Yves Cochet, l’un des rares politiques pro-décroissance, renchérit : « Le tourisme en charters et le transport routier seront les premiers touchés par la raréfaction des hydrocarbures. Il faudra s’habituer à aller moins vite, moins loin, et plus cher. » Reste à savoir comment. Le discours de la décroissance fait mouche dans ses constats, dans sa façon radicale de s’attaquer à la pensée unique techno-économique. Mais s’avère plus fragile côté solutions. Comment, par exemple, relocaliser sans pour autant repenser tout l’urbanisme, les voies de transport, bref tous nos modes de vie et de consommation ? Et donc, logiquement… engendrer de la croissance ? « Les décroissants ne parlent jamais en termes de transition, s’insurge Jean-Marie Harribey (Attac), l’un des principaux critiques du mouvement, mais je ne vois pas comment on pourrait y arriver sans des investissements majeurs. » Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives économiques, ajoute : « Envisager un retour en arrière n’a pas de sens : les hommes ont depuis toujours transformé la nature. Notre seule chance de corriger les déséquilibres est de progresser plus encore dans la compréhension et la maîtrise de notre environnement, en encadrant le processus d’innovation dans un cadre démocratique. » Et puis, la décroissance s’applique-t-elle à tout : au niveau de vie, aux ressources énergétiques, et même à la population, sujet hautement sensible ? Et nous concerne-t-elle tous, pays pauvres comme pays riches ? « Il faut être plus précis, reconnaît Jean-Paul Besset. On ne peut pas prôner, par exemple, une décroissance de la consommation alimentaire alors qu’on s’attend à une poussée de 60 % de la population mondiale ! Pour y faire face, il nous faudra une croissance de l’agriculture biologique et une décroissance des engrais. Idem pour les banlieues, où il faudrait envisager une croissance des services publics et la décroissance des barres dans les cités. Et pourquoi pas une décroissance des supermarchés et une croissance des jardins ouvriers ? » Paul Ariès préfère attaquer la question par un autre bout, plus politique, dans un petit livre percutant, Le Mésusage : « Imaginer une société de consommation décroissante est illusoire. L’objectif est d’en finir une fois pour toutes avec la consommation, donc avec le “mésusage”. Et de valoriser “l’usage”. Pourquoi devrait-on payer le même prix le mètre cube d’eau pour le ménage et pour sa piscine ? Pourquoi surtaxer uniformément le prix du pétrole, ce qui aboutirait à pénaliser les pauvres, et ne pas opter pour un système de prix variables, selon la quantité consommée ou l’usage ? Ce “bon usage” ne répond en rien à une définition moraliste ou objective. Il est ce que les citoyens décideront d’en faire. » La décroissance tâtonne et se cherche. Normal pour une pensée naissante, qui n’est pas portée par un mouvement social clair et identifié. « On a une théorie critique de la croissance, dit Paul Ariès. Mais pas encore de théorie solide de la décroissance. » Quand Yves Cochet ne refuse ni l’économie de marché ni l’apport des technologies, Serge Latouche, pur et dur, appelle à « sortir de l’économie » – « nous voyons tout à travers le prisme de l’économie, mais rappelons-nous que cet imaginaire n’existait pas avant le XVIIIe siècle, qu’il s’agit d’une culture, occidentale, et pas d’une science ! » Certains, comme Ariès, insistent sur les transformations collectives ; d’autres mettent en avant le changement personnel, éthique. « On présente souvent la décroissance comme un mouvement de gauche, néo-soixante-huitard et libertaire, souligne l’universitaire Jean Jacob. Mais beaucoup reprennent une utopie ascétique et moraliste et les valeurs du communautarisme chrétien. Résultat, la décroissance prend des airs d’auberge espagnole, pas loin de rappeler ceux de l’altermondialisation. » Passé les querelles de chapelle, le vrai risque est ailleurs, comme le reconnaît Ariès : « La décroissance est une pensée sur la crête, qui peut conduire au meilleur comme au pire. » A critiquer la modernité, le concept séduit à gauche – les alter, les écolos, les déçus de la gauche. Mais aussi à droite, voire à l’extrême droite. « A partir des années 90, il y a eu une redistribution des cartes idéologiques, sans que les acteurs eux-mêmes veuillent le reconnaître, explique l’historien Pierre-André Taguieff. Une partie de l’extrême gauche a affirmé un discours antimoderne, et s’est de facto rapprochée d’une droite ultraréactionnaire, elle aussi antilibérale et de plus en plus écologisée... » En témoignent les ambiguïtés d’un Latouche, qui s’en prend à l’universalisme comme à l’émancipation des femmes (« il faut tout remettre à plat, ne pas les mettre à l’esclavage salarial »). Et ne voit le salut – économique et politique – que dans le local et la « biorégion, où les plantes, les animaux, les hommes forment un ensemble unique et harmonieux ». La majorité des objecteurs de croissance jurent qu’ils sont conscients du danger ultraréactionnaire et loin des thèses radicales de l’écologie profonde. Affirment qu’on peut être antiprogressiste sans virer réac et vouloir revenir aux cavernes. « Gardons le meilleur de la modernité, avec l’émancipation, l’individuation, insiste Vincent Cheynet. Et le meilleur des sociétés traditionnelles, avec le lien social, la sagesse. » « La décroissance manque d’une analyse historique solide, ajoute Jacques Grinevald. Plutôt que de nier en bloc l’apport des Lumières et leur foi dans le progrès humain, il faut repenser l’histoire industrielle, qui est avant tout une révolution énergétique datant de la seconde moitié du XIXe siècle. » Mais comment donner envie de déconsommer ? C’est l’écueil principal pour les décroissants : ne pas s’enfermer dans la caricature de dangereux néoruraux, anti-frigo et pro-lampe à huile. Rendre attractif un mot négatif. Et convaincre qu’il peut concerner tout le monde, et pas que les bobos écolos. « L’écologie ne doit pas se cantonner à l’économie, dit Patrick Viveret. Il faut aussi s’interroger sur une réorientation radicale de nos vies. Nos sociétés sont profondément toxicomanes, et compensent un vide idéologique et spirituel par l’argent et les possessions matérielles. Mais pour se désintoxiquer, il faut le vouloir. Et donc se laisser convaincre que ce défi écologique peut être l’occasion d’un saut qualitatif, en termes de mieux-être. » En attendant, le journal du mouvement, La Décroissance, affiche son sous-titre : le journal de la joie de vivre. Weronika Zarachowicz Hungry Planet, What the world eats, éd. Ten Speed Press, 287 p., env. 32 €. A lire Le Mésusage, Essai sur l’hypercapitalisme, de Paul Ariès, éd. Parangon, 176 p., 10 €. Le Pari de la décroissance, de Serge Latouche, éd. Fayard, 302 p., 19 €. Revue Entropia, no 1, automne 2006, éd. Parangon, 224 p., 15 €. La Décroissance pour tous, de Nicolas Ridoux, éd. Parangon, 160 p., 8 €. L’Antimondialisation, Aspects méconnus d’une nébuleuse, de Jean Jacob, éd. Berg International, 244 p., 18 €. La Décroissance, Entropie, écologie, économie, de Nicholas Georgescu-Roegen, éd. Sang de la Terre, nouvelle éd. 2006, 304 p., 23 €. Comment les riches détruisent la planète, d’Hervé Kempf, éd. du Seuil, 148 p., 14 €. Les Contre-réactionnaires, Le progressisme entre illusion et imposture, de Pierre-André Taguieff, éd. Denoël, à paraître le 8 mars. A voir Volem rien foutre al païs, documentaire de Pierre Carles sur les réfractaires au travail et à la société de consommation, sort en salles le 7 mars.
Weronika Zarachowicz
Télérama n° 2981
05 octobre 2008
Les agrocarburants, ça ne nourrit pas son monde.
|
|

29/09/2008
Lancement de la campagne
A l'heure où s'ouvrent des négociations au niveau européen sur la consommation à grande échelle d'agrocarburants, Les Amis de la Terre France, le CCFD-Terre solidaire et Oxfam France-Agir ici lancent la campagne "les agrocarburants, ça nourrit pas son monde" par une conférence de presse...



